Aden 3 dans la presse

janvier 27th, 2011

Le Monde diplomatique, décembre 2004

ADEN. Dans une livraison dédiée à Lothat Baier, Le cheval de Troie, ou le roman à thèse selon Paul Nizan ; Emmanuel Berl à la rencontre du prolétariat des années 1930 (N°3, octobre, annuel, 20 €)

La Revue des revues, juillet 2005

La bande à Nizan

Entretien avec Anne Mathieu et Maurice Arpin

Au-delà des commémorations obligées – Paul Nizan est né en 1905 -, le chemin le plus sûr pour faire vivre la mémoire d’un écrivain est de le lire, de féconder son œuvre par l’étude, de susciter autour d’elle une ferveur travailleuse – et pourquoi pas rieuse ? Depuis trois ans, Aden (1) s’y emploie sous la houlette d’Anne Mathieu et de Maurice Arpin.

Comment est née Aden ?

Anne Mathieu (A.M.) – D’une rencontre. Mais d’une rencontre ne pouvant se dissocier de la création de notre association, le Groupe Interdisciplinaire d’études nizaniennes (G.I.E.N.). En novembre 2000, à l’Université de Tours, un petit groupe s’est réuni lors d’une journée d’études sur Nizan écrivain et journaliste. La plupart des personnes présentes ce jour-là ne se connaissaient pas. Il y avait notamment Patrick Nizan – le fils de Paul -, Lothar Baier, Serge Halimi, Gilles Kersaudy et Maurice Arpin. La veille, Maurice et moi nous sommes rencontrés pour la première fois et, le soir même, nous faisions également connaissance avec Lothar. Rapidement les échanges se sont déroulés dans une ambiance chaleureuse et fraternelle : il se passait quelque chose bien au-delà de Nizan – mais sûrement grâce à lui à plus d’un titre – qui s’est avéré prendre encore plus de réalité après, puisque, ensuite, je n’ai cessé de correspondre avec Maurice et Lothar. Et puis, la présence amicale et chaleureuse de Patrick a été fondamentale. Bref, cette journée de Tours a été très importante. Et puis, quelque temps après – mais je ne me rappelle plus quand, Maurice peut- être… – on s’est dit, ce dernier et moi : « Si on créait une revue ? » Un peu comme un pari. Nous avons lancé un appel à contributions auprès des membres de l’association, et plus largement ; quelques-uns ont répondu, et nous avons tenu absolument à associer Lothar à ce premier numéro, qui, bien que débordé alors, a eu la gentillesse d’écrire ce bel article sur Walter Benjamin et Nizan. Je me souviens de ses courriels contents de voir cette revue, lui qui, pourtant, en avait vu d’autres ! Cette modestie, cet enthousiasme bannissant toute conception blasée, nous voulons aussi y être fidèles. Mais j’ai été longue, Maurice, non ?

Maurice Arpin M.A.) – L’idée de créer la revue revient à Anne. Le nom de la revue, j’aimerais dire que c’est moi qui l’ai trouvé, mais encore une fois, ce serait un abus. En fait, c’est à Olivier Corpet qu’on le doit. C’est bien comme nom. Pour rappeler la mémoire de Nizan, je ne vois pas mieux que ce titre emblématique.

Pourquoi ce sous-titre : « Paul Nizan et les années 30 » ?

A.M. – Nous voulions lancer une revue sur Nizan, mais nous avions conscience que, pour assurer sa pérennité, il fallait qu’elle traitât d’autres choses. Et, ces autres choses, ça ne pouvait être que les années trente. Pas une seule revue, en France comme à l’étranger, ne traite des années 30 de  façon systématique. Et nous étions encore à un – long ! – moment, où on ne travaillait pas beaucoup sur cette période, surtout en littérature, pour des raisons qui m’ont toujours semblé évidentes du fait de l’époque où nous vivons. Les années trente, c’est la littérature engagée, pleinement. Autrement dit, ce n’est ni politiquement correct, ni d’une tonalité « pensée unique ». Mais si je commence sur ce terrain-là, on n’a pas fini ! Bref, on s’est dit qu’on pouvait offrir cet espace, et que, de plus, la figure de Nizan à la confluence des intellectuels des années 30 ne nous semblait pas totalement une absurdité. Notre rubrique « Regards sur les intellectuels des années trente » accueille ainsi des articles où on ne traite pas de Nizan, elle s’étoffe de numéro en numéro et nous souhaitons qu’elle prenne de plus en plus d’ampleur. Enfin, je suis persuadée, depuis longtemps, que les années trente ont – souvent malheureusement – une formidable résonance dans notre époque… Mais, ça y est, je suis repartie… à toi, Maurice.

M.A. – Les années trente, si souvent malmenées pour avoir eu la prétention de trouver des réponses à tout, pour avoir été trop politiques, engagées, ont une littérature qui s’harmonise bien avec les préoccupations du monde actuel. Je suis sûr que la jeunesse d’aujourd’hui ne la trouve pas si vieille, vieillotte, cette littérature. Ce sont des années de violence, soit, mais dont les rêves, interrompus par la guerre et ses séquelles, reviennent à la surface. À une époque où l’on nous fait croire que le désir était périmé, cette littérature d’une époque où l’on cherchait des solutions aux nombreux problèmes sociétaux qui se posaient alors, où l’on écrivait bien de surcroît a quelque chose de tonique. Tout à fait recommandée pour les grandes dépressions, individuelles ou collectives.

Pourquoi créer une telle publication aujourd’hui ? La figure de Nizan est-elle méconnue, s’est-elle estompée et il s’agirait, alors, de la raviver, ou au contraire cela correspond-il à une volonté de rendre compte de la richesse des études nizaniennes ?

A.M. – Oui, l’idée était de raviver la figure de Nizan, mais cette optique est en fait beaucoup plus celle de notre association. Pour notre revue, je crois que l’explication se trouve dans ce que j’ai dit auparavant. Qu’est-ce que tu en penses, toi, Maurice, le spécialiste de la réception de Nizan, et qui plus est, un Canadien?

M.A. – Je crois que trop longtemps la figure de Nizan a été associée au communisme uniquement, c’est-à-dire à la fortune du communisme. Selon l’état du communisme, la cote nizanienne montait ou baissait, en harmonie ou contradictoirement. C’est remarquable. Au cours des années 60 et 70, dans l’environnement immédiat de sa   «résurrection », il était ou bien le seul romancier communiste digne d’être lu pour autre chose que le dogmatisme, ou bien un jeune intellectuel fourvoyé par une idéologie à qui il en demandait trop, ou bien encore le meilleur (ou le pire) des défenseurs du stalinisme. Toutes ces perceptions, selon le moment, ont été justifiées par les meilleurs journalistes et les exégètes les plus en vue. Mais on oubliait l’essentiel à mon sens. Le style, l’humour, l’ironie, l’inspiration, la rhétorique nizanienne. C’est précisément de cela qu’il est question dans Aden. Et de l’actualité de son écriture. L’œuvre de Nizan se lit très bien. On ne peut pas en dire autant de tous les grands du XXème siècle.

La revue suscite-t-elle des études originales ou rassemble-t-elle des travaux qui se font à la faveur de colloques ou autres rencontres ?

A.M. – Principalement des études originales.

M.A. - Tout est à découvrir chez cet écrivain qui a touché à presque tous les genres. L’homme de théâtre tout autant que le philosophe.

Comment s’organise le contenu d’un numéro ?

A.M. – Par rapport à notre ligne éditoriale, et aux articles que nous recevons. Mais Maurice et moi-même sommes en train de réfléchir actuellement à une autre constitution de nos numéros, tout en conservant bien entendu notre ligne éditoriale. Je n’en dis pas plus : vous verrez notre n° 4, bien qu’il ne sera qu’une étape dans cette évolution.

M.A. – Pour l’instant, les rubriques que nous avons retenues pour la structuration des numéros de la revue nous laissent beaucoup de latitude. La mise au jour des nombreuses facettes de l’œuvre de Nizan est prioritaire. Quant à la rubrique « Regards sur les intellectuels des années trente », elle nous a donné de très beaux textes sur Berl, Prévert, Bost, Péret, Vaillant-Couturier, pour en nommer quelques-uns.

Qui décide ? Est-ce l’affaire d’un seul, en l’occurrence une seule, ou est-ce une entreprise collective ?

A.M. – Toutes les décisions sont prises par Maurice et moi-même, sans exception. Si, si, c’est vrai ! Quelquefois, nos discussions sont animées, il y a parfois du sport, mais de façon générale on travaille sereinement (et beaucoup !) et souvent avec chaleur. Nous avons également un Comité de Lecture auquel sont envoyés les articles, suivant les centres d’intérêts ou les spécialités des uns et des autres ; la personne en question nous rend ensuite son avis dont nous tenons compte scrupuleusement. Et puis, nous souhaitons, au fur et à mesure, intégrer des personnes au fonctionnement de la revue. Au départ, le Comité de Lecture a été, en gros, l’émanation du Conseil d’administration de l’association : il fallait bien un début, et ça ne nous semblait pas totalement incohérent. Le critère pour intégrer d’autres personnes est principalement : vouloir travailler à cette revue, la compétence vient après… Je blague… et, en même temps, la volonté de s’investir, j’entends, d’un point de vue militant, est essentiel pour moi : je connais beaucoup de gens, dans beaucoup d’endroits, qui disent vouloir faire des choses mais quand il s’agit de coller un timbre sur une enveloppe, c’est l’ascension de l’Annapurna par moins 40. Alors, par exemple, on a demandé dernièrement à quelqu’un qui ne rechigne pas au collage de timbres de devenir responsable des rubriques « Comptes rendus de lecture» et «cinématographiques », du fait de ses capacités à s’enthousiasmer et à travailler efficacement, et, bien entendu, de sa culture. Il s’agit de Pierrick Lafleur. Quelqu’un qui avait été notre grand lecteur lors du n° 2 vient aussi d’entrer dans le Comité de Lecture, il s’agit de Guy Palayret. Nous avons aussi désormais un illustrateur, Jean-René Kerézéon, qui a collaboré au n° 3, et qui va continuer l’aventure avec nous. Ah oui, une chose que je voudrais absolument préciser: nous sommes attachés à ce que cette revue – tout comme cela est l’esprit de notre association – ne soit pas une revue d’universitaires destinée uniquement aux universitaires.

M.A. – Je fais presque tout le temps ce qu’Anne me dit de faire… Non. Mais sans blague : Aden, c’est en effet un travail qui engage plusieurs personnes. Dans cette perspective, j’ajouterai que la rencontre de plusieurs bonnes volontés, quand chacun y met un peu du sien, peut produire un résultat extraordinaire. Mais sans la coordination d’Anne, qui est d’un enthousiasme sans pareil, je doute que Aden pourrait exister. Dès lors qu’il s’agit de passer aux actes, c’est-à-dire travailler, il faut une tête, une direction. Et la nôtre est assurée par Anne Mathieu.

On ne peut pas ignorer que cette année est une année « Sartre »… mais c’est aussi une année Nizan – 100ème anniversaire de sa naissance – quelle part active votre revue y prend-elle ?

A.M. – Juste un point : je crois qu’avec le travail que nous avons fait les uns et les autres, on peut moins ignorer que c’est une année Nizan. Et un autre point, même non contenu dans la question : ce centenaire, pour moi, n’est qu’un outil pour faire revenir Nizan sur le devant de la scène (2). En gros, je me fiche de ce qu’en dit et en dira l’establishment. Ne pas se faire récupérer. Et, même, qu’il s’en tienne le plus loin possible. Bon, la question : oui, la revue va y prendre une part.

M.A. – Cette année, tout converge sur le centenaire de la naissance de Nizan. Le colloque Nizan qui aura lieu en novembre au Lycée Henri-IV, l’inauguration de rues Paul-Nizan à Nantes et à Tours, les publications et les rééditions ajouteront un élément spécial au prochain numéro d’Aden en octobre 2005.

Y a-t-il dans votre entreprise une ambition – cachée ou au contraire très affirmée – de peser sur l’édition des œuvres de Nizan ?

A.M. – Non. Mais si contribuer à le faire revenir sur le devant de la scène permet des rééditions, alors, oui, mais ce n’est pas notre objectif, ça ne l’a jamais été, tu ne crois pas, Maurice ?

M.A. – Ce n’est pas si facile de rééditer l’œuvre d’un « trouble-fête » comme Nizan. Mais si un jour on constate que Aden a joué un rôle de premier plan dans la réédition de Nizan, je n’en serais pas malheureux.

Depuis la naissance de votre revue, vous participez activement et en nombre au Salon de la Revue : est-ce à dire qu’au-delà même de la publication de la revue, il y a chez les amis de Nizan un désir d’être ensemble, de faire ensemble d’autres choses?

A.M. – Oui, même si on ne peut pas tous devenir copains ou a fortiori amis, bien entendu. Mais je tiens profondément à ce que la revue – comme notre association – soit une occasion d’échanger sans fard, de débattre, souvent avec grand sérieux, et également de bien rire ensemble. Je pense de plus que ça fait partie des fidélités à avoir vis-à-vis de Nizan. Et puis, entre nous, vous n’avez pas remarqué comme les autres sont souvent tristes, non ? Je ne conçois pas un Salon, par exemple, sans un bon dîner entre nous – et ceux de l’association qui n’ont pu être là sont invités à nous y rejoindre, Patrick Nizan étant d’ailleurs le premier à ne pas rater ce moment dans notre restaurant habituel. Le fait de tenir le stand, qui est quand même parfois une tâche un peu ingrate, doit se passer dans une ambiance de rigolade, sinon, l’intérêt, me semble-t-il, est quand même limité (les organisateurs me pardonneront). Et c’est également une vraie satisfaction et un vrai plaisir que de voir venir au Salon, pour cette tâche, des adhérents, anciens ou nouveaux – je vais d’ailleurs les citer, sur ces deux années consécutives : Thierry Altman, Pierre-Frédéric Charpentier, Gilles Kersaudy, Pierrick Lafleur, Guy Palayret, Romain Piana, Nicolas Planchais, Renaud Quillet, Laurence Ratier, Marleen Rensen. J’espère que je n’oublie personne ! Il faut ajouter aussi que certains membres de l’association s’occupent de déposer la revue dans la librairie de leur ville :  certains ont été déjà mentionnés juste avant, il y a également Caragh Kingston, Alain Lemaître, Jean- Louis Liters, Françoise Maury.

En fait, depuis 2000, mais également depuis notre premier colloque à Nantes en 2002 où des rencontres se sont produites et sont toujours vivaces aujourd’hui, nous sommes une bande de joyeux drilles, mais qui travaillons énormément. Une sorte d’attitude militante, en somme. Mais qu’on se comprenne bien : je ne demande pas à tous les adhérents, aux collaborateurs de la revue, d’être ainsi : ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’il y a un noyau dur des débuts qui est ainsi. Des nouveaux venus rejoindront peut-être ce noyau dur, d’autres choisiront de se comporter autrement, peu importe. L’essentiel est que chacun y trouve son compte, que Nizan vive, que les années trente soient largement traitées dans notre revue, qu’elle soit un espace de rencontre et d’échanges – notamment avec les autres revues :  nous sommes ainsi devenus copains avec les gens de chez Poulaille : pas mal, n’est-ce pas, si on se reporte aux débats des années trente entre Poulaille et Nizan ? -, qu’elle continue à suivre son chemin en devenant meilleure. Nous l’avons créée pour toutes ces raisons, non ?

M.A. – Le mezze du restau libanais, je me l’imagine. Il m’est impossible d’assister à toutes les manifestations nizaniennes qui ont lieu en France, et je ne vois mes collègues de la revue que tous les deux ans à peu près (3). Mais je garde un contact constant avec eux par Internet. Sur ce point, je dirais que la revue Aden doit beaucoup à Internet : les échanges et les prises de décision y sont rapides. J’aimerais que Aden continue d’être une revue où se rencontre la diversité, d’âges, de disciplines, d’origines. Une revue qui s’ouvre au plus grand nombre. De cette façon, elle s’enrichit constamment, étant un forum d’échange d’idées sur un écrivain et son époque, plutôt qu’un cénacle.

Entretien réalisé par André Chabin.

(1)   La revue Aden est publiée par le G.I.E.N. (Groupe Interdisciplinaire d’Etudes Nizaniennes, c/o Anne Mathieu, 11, rue des Trois-Rois, 44000 Nantes ; matan@infonie.fr ; www.stfx.ca/people/marpin/nizan).

(2)   Anne Mathieu vient notamment de publier le premier tome des Articles littéraires et politiques de Paul Nizan (Des écrits de jeunesse au 1er Congrès International des Écrivains pour la Défense de la Culture. 1923-1935), Préface de Jacques Deguy, Nantes, Joseph K., 2005, 566 p.

(3)   Maurice Arpin vit et enseigne au Canada.

[La mise en ligne de cette revue de presse est due à Thierry Altman]

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