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« Que pas une de nos actions ne soit pure de la colère » (Aden Arabie, 1931)

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Février 1934 et les écrivains français
* n° 15 de la revue Aden. Paul Nizan et les années trente (novembre 2016) [ ... ]

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Amour et lutte des classes * n° 14 de la revue Aden. Paul Nizan et les années trente (octobre 2015) *
 

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Hervé DEGUINE
(ancien adhérent du G.I.E.N.)

" Je me souviens... " : Je me souviens très bien du jour où j'ai rencontré Nizan ! C'était le 6 décembre 1984, dans une petite librairie de quartier, à Lille, où je suis né. J'avais découvert son nom pour la première fois en lisant les mémoires de Raymond Aron. Issu d'une famille d'ouvriers italiens immigrés dépourvus de toute culture littéraire, j'entrai alors, à 20 ans, dans un monde pour moi inconnu : celui des idées, des idéologies. Etudiant, je découvrais la liberté de penser et l'immense plaisir des découvertes intellectuelles.
Ce livre, c'était La Conspiration . Je l'ai acheté, conscient d'accéder à un trésor. Aron était en train de changer ma façon de voir le monde. Nizan, introduit par lui, allait-il me conduire plus loin encore ? Je l'ai lu d'une traite. Puis j'ai lu tous les autres titres disponibles alors. Mes préférés étaient Le Cheval de Troie , roman facile d'accès, tourné vers l'action, et Antoine Bloyé , plus introspectif, qui m'intéressait surtout pour le conflit de générations qu'il relatait.
Avec Nizan, je m'y retrouvais : il exprimait en quelques mots tant de choses ressenties et impossibles à dire. Sur la société, l'histoire, la guerre, l'amitié, la politique, la famille, les femmes, la religion. J'y ai puisé à satiété. Pour moi, ce qu'écrivait Nizan était tout à fait actuel. Le quartier de Lille où j'habitais, c'était le quart-monde. Révolté, j'étais en train de basculer à gauche. Nizan est arrivé au bon moment. Il m'a aidé à revisiter mon histoire, mon entourage, mes croyances. J'ai tout de suite aimé chez lui cette harmonie entre le radicalisme de la pensée et l'humanisme de l'action. J'appréciais aussi son humour et ses incertitudes, son élégance et sa simplicité. Il est vite devenu un bon compagnon.
Puis, je suis " monté " à Paris pour faire Sciences Po, plein d'enthousiasme et d'énergie, certain d'y retrouver l'univers en ébullition découvert par les livres. Or, j'y découvrais des étudiants carriéristes et dépolitisés, très incultes pour la plupart, sans ambition pour notre société. Je ne sais plus pourquoi, j'ai eu l'idée de regarder à " Nizan " dans l'annuaire. J'ai trouvé le numéro d'Henriette. Je l'ai appelée. Sans façon, elle m'a reçu pour le thé. Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises : c'était chaque fois un moment extraordinaire. Elle me parlait de sa vie, de la vie. Nous récitions ensemble des vers de Musset, de Baudelaire. Quelle émotion ! Je l'ai aidée à classer les manuscrits de Nizan, les photos, les livres. Tout était là, dans un coffre en bois, sur lequel je m'étais assis en arrivant la première fois.
Quelques mois plus tard, avec un ami, Philippe Weber, nous avons monté une Association Paul Nizan, dont le but était de faire connaître cet auteur qui nous avait tant donné. En avril 1986, nous avons organisé un colloque et une exposition à la Cité internationale, où je logeais. Edifiée dans les années vingt, celle-ci était un projet pacifiste, destiné à réconcilier les élites des Nations après le carnage de la Grande guerre. Sartre y avait résidé ; Nizan l'avait fréquentée , quinze ans avant de mourir sous les balles allemandes. Le pavillon Heinrich Heine nous a ouvert ses portes, deux cents personnes sont venues un samedi après-midi, sous la neige, écouter Henriette Nizan, Alain-Gérard Slama, Pascal Ory, Annie Cohen-Solal, Annie Kriegel, Pierre Beuchot, et beaucoup d'autres encore, dont les noms m'échappent. J'animais les débats et je n'étais pas peu fier, à 21 ans, d'être au milieu de toutes ces personnes que j'admirais !

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Je dois être honnête : cela fait des années que je n'ai pas relu Nizan. Plusieurs fois, j'ai rassemblé ses livres dans le but de me plonger de nouveau dans cette littérature exaltante et stimulante. Mais d'autres priorités sont venues s'immiscer : la politique, le travail, les enfants... Ce n'est certainement pas faute d'avoir été maintes fois sollicité par Anne Mathieu, animatrice pleine d'énergie et drôlement efficace. Je sais que le moment viendra. Mais ce n'est pas maintenant.
Nizan est-il encore d'actualité ? Plus que jamais ! La révolte des banlieues nous rappelle à quel point l'homme est perdu lorsqu'il est seul, sans croyance, sans espérance. Loin de moi l'idée d'excuser ces émeutes menées sans but par des émeutiers sans âme ni conscience – les malheureux ! Mais qui peut nier le vide de sens de notre société hyperconsumériste ? Nizan, parmi d'autres, fait partie de ces auteurs qui aident à mettre des mots sur les maux. Il peut aider non pas les émeutiers, mais ceux qui les suivent bêtement, à comprendre leur malaise. Il n'apporte aucune solution, mais il contribue certainement à y voir plus clair.
La clé de Nizan, c'est l'articulation entre sa critique radicale de la société et sa façon pragmatique et humaine d'agir. Je sais que les spécialistes vont sourire. On peut être tenté, en lisant Nizan, en observant sa carrière au sein de l'appareil communiste, d'y voir un apparatchik au système de pensée manichéen. Je n'y crois pas. Le personnage que m'a décrit Henriette est d'abord profondément humaniste. Il est truffé de contradictions, mais j'ai l'intuition (ou le désir ?) que ses décisions, au pied du mur, ont toujours été d'abord guidées par les lois du cour. C'est ce qui transparaît dans sa correspondance de guerre. C'est ce qui le rend vulnérable et proche de nous.

[Hervé Deguine, né en 1964 à Lille, est journaliste et éditeur. Ancien collaborateur de Libération et de Reporters sans frontières, il a publié de nombreuses enquêtes sur la Bosnie, Israël ou le Rwanda. Il dirige actuellement le développement des guides Michelin en Asie.
Il a publié dans Europe en août-septembre 1994 un article intitulé : "Les générations Nizan ". A paraître en 2006 : Ferdinand Nahimana, idéologue du génocide rwandais ? ]