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« Que pas une de nos actions ne soit pure de la colère » (Aden Arabie, 1931)

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De Cayenne au quai des brumes
* n° 16 de la revue Aden. Paul Nizan et les années trente (mai 2018)   Avant-propos de Fabrice Szabo Philip [ ... ]

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Février 1934 et les écrivains français
* n° 15 de la revue Aden. Paul Nizan et les années trente (novembre 2016)  

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Amour et lutte des classes * n° 14 de la revue Aden. Paul Nizan et les années trente (octobre 2015) *
 

Index de l'article

 

A l'occasion du centenaire de la naissance de Paul Nizan en 2005, Pierrick Lafleur – en collaboration avec Anne Mathieu – a conduit une enquête concernant la réception et les résonances, passées et actuelles de son oeuvre.

Cette enquête** a d'abord été menée au sein du G.I.E.N. et des collaborateurs de la revue Aden, puis a été étendue largement. Elle a bien entendu continué au-delà du centenaire Nizan, et les nouveaux textes sont mis en ligne au fur et à mesure.

Dans son appel à contributions, Pierrick Lafleur a demandé de rédiger sous une forme complètement libre (en 3000 signes maximum), un texte sur les deux thèmes suivants :

"Je me souviens..." : dans un premier temps, décrire la première rencontre avec l'oeuvre de Nizan. Par quelle lecture et comment s'est opérée cette découverte, quel " passeur " le cas échéant en fut à l'origine, sur quel thème s'est cristallisé ce premier intérêt ?

" Nizan... Aujourd'hui ! " : dans un deuxième temps, expliquer comment s'actualise aujourd'hui cet intérêt pour Nizan ; comment s'opère le passage du statut de " simple " lecteur à celui d'adhérent au G.I.E.N.

Comme c'était l'expérience personnelle et donc la voix (la voie) singulière qu'on souhaitait recueillir, il a été demandé à chacun des auteurs d'accompagner son texte d'une courte notice biographique et/ou bio-bibliographique.

Voici, par ordre alphabétique, les réponses à cette enquête sur le lectorat nizanien lesquelles, nous l'espérons, seront suivies de nombreuses autres.

Bonne lecture.

[** Nous devons à Nicolas Planchais le titre de celle-ci]


 
Yves ANSEL
(adhérent au G.I.E.N. depuis 2003 ; membre du Comité de Lecture de la revue Aden et collaborateur régulier à celle-ci ; intervenant aux colloques de 2002 et 2005)


"Je me souviens..." : Ma première lecture de Nizan ? Les Chiens de garde , en terminale (1970-1971) où le prof de philo avait incidemment parlé de ce pamphlet. J'ai emprunté l'ouvrage, l'ai lu et pas compris grand-chose, vu que je ne connaissais ni la philosophie ni les professeurs de philo dont il était question. Ce qui m'est resté, en revanche, c'est le souvenir d'un ton, d'un style, de la formule qui tue, et le goût des pamphlets.
Trois ans plus tard, alors que j'hésitais entre philo et lettres, Hume et Dostoïevski, je suis revenu aux Chiens de garde. Les enjeux de la polémique m'étaient devenus clairs, et j'ai pris conscience que MM. Tardieu, Lalande, Brunschwicg et consorts avaient moult héritiers, que si les noms avaient changé, les discours, eux, livraient toujours les mêmes salades. Les "nuées" de Lyotard, de Derrida et tutti quanti n'avaient rien à envier à celles de leurs prédécesseurs. Et ce qui m'a alors frappé, c'est cette évidence (mais les évidences, c'est ce qu'on voit toujours en dernier puisque rien n'est moins "évident" que de percevoir "ce qui va de soi") que les philosophes en France peuvent bien parler de "lux libidinal", de "machines désirantes", de Révolution ou de déconstruction, ce qu'ils troublent surtout, c'est leur eau pour la rendre profonde (leurs discours seraient-ils clairs que le profane comprendrait l'inanité, la vacuité de leurs hautes pensées), pour faire oublier que ce sont des "fonctionnaires de la pensée", des professeurs gagés, payés par l'Etat pour divulguer une "philosophie d'Etat". Rien de plus "vulgaire", mais rien de plus impitoyablement juste que le chapitre 5 ("Position temporelle de la philosophie") des Chiens de garde qui, avant l' Homo academicus (1984) de P. Bourdieu (un livre qui a valu à son auteur bien des haines, qui ne sait pourquoi ?), dénude, met en pleine lumière la mauvaise foi de ces mercenaires "montreurs d'ombres".
De quoi vous dégoûter à jamais de lire les professeurs de philosophie. Dans ma décision d'opter pour la littérature (qui, d'ailleurs, pense plus que la philosophie), Nizan a donc pesé dans la balance. Et dans la foulée des Chiens de garde j'ai lu Aden Arabie qui, avant (encore !) Tristes tropiques (1955), signe la fin de l'aventure (le Roquentin de la Nausée en prendra de la graine) et des voyages. Du coup, j'ai embrayé sur la lecture des trois romans, préférant, de loin, Antoine Bloyé aux deux autres.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Après une longue "période de latence" (quelque deux décennies), reprenant Nizan avec le regard informé, affûté et renouvelé par la lecture des historiens, de M. Foucault, P. Bourdieu et A. Ernaux, ce qui me frappe plus particulièrement aujourd'hui, c'est combien le transfuge a été sensible à tous les conditionnements scolaires, au poids du système de l'enseignement dans la genèse et la diffusion de la pensée, de la littérature. Fondamentalement, tous les écrits de Nizan, d'une manière ou d'une autre, plus ou moins expressément, s'en prennent à l'école, à la pérennité (l'Education nationale est bien un mammouth) de discours idéalistes qui sont autant de "violences symboliques" (P. Bourdieu), de leurres destinés à duper Antoine Bloyé et ses condisciples. La charge est constante. Pourquoi tant de haine endurante ?
Pour "désactiver" Les Chiens de garde , une bombe qui n'a, hélas ! rien perdu de sa puissance, on a voulu réduire ce brûlot à un règlement de comptes personnels, à la révolte (adolescente, irresponsable) d'un jeune Normalien brûlant ses livres et ses maîtres. Or les articles journalistiques, qui constamment pointent et démontent la "morale de classe" des classes, prouvent que les griefs de Nizan sont plus essentiels qu'existentiels, et que sa critique de la philosophie, des humanités, de l'école et de ses fables, anticipe sur bien des points le stript-tease sociologique des Héritiers (1964) et de La Reproduction (1971). Une lucidité pareille, c'est aussi rare qu'une fourmi de dix-huit mètres, et c'est bien plus qu'il n'en faut pour faire de Nizan un penseur actuel, nécessaire, vital.

[Yves Ansel, né en 1953, Professeur à l'Université de Nantes, est spécialiste de la littérature française des XIX è et XX è siècles.
Entre autres articles : " La Peste , des Carnets au roman ", dans Littérature , n° 128, 2002 ; " Trahisons romanesques : Le cas Nizan " , dans Aden, n° 2, 2003 ; " Sociologie des marges littéraires ", dans Théorie des marges littéraires , éd. Cécile Defaut, Nantes, 2005Entre autres publications : La Nausée de Jean-Paul Sartre, Bordas, 1982 ; Stendhal, le temps et l'Histoire, P. U. du Mirail, Toulouse, 2000 ; Stendhal littéral. Le Rouge et le Noir , éd. Kimé, 2001 ; Dictionnaire de Stendhal (co-dir. : Y. Ansel, Ph. Berthier, M. Nerlich), Champion, 2003 ; Stendhal, Ouvres romanesques complètes , tome I, Gallimard, 2005 (co-dir. Y. Ansel, Ph. Berthier ; édition du Rouge et le Noir). ]



Régis ANTOINE
(ancien adhérent du G.I.E.N. ; collaborateur aux n° 2, 3, 4, 7 et 8 de la revue Aden ; intervenant au colloque de 2002)


" Je me souviens... " : Il n'y a pas eu de fulguration première de lecture, mais des bribes composites, pour une vraie rencontre. Évidemment je n'ai assisté à aucun enterrement, comme ce me fut le cas bien plus tard pour celui, grandiose, de son camarade Cachin. Nizan ne fut pas de mon bagage de lectures érotiques, comme le fut son camarade J. R. Bloch pour La Nuit kurde. Peu m'importa de savoir s'il était "coureur" comme son directeur à L'Huma, ce dit-on. Et j'ai connu un amusement modéré à lire Aragon tentant de se dépêtrer de ses errements calomnieux. Mais par la voie de l'amie Jacqueline Leiner, première spécialiste en date et amie de Rirette, j'ai approché un auteur lié au mouvement révolutionnaire, qui dépassait les habituels produits populistes ou prolétariens. Habitant Saint-Nazaire, je ne pouvais manquer des pages d'Antoine Bloyé ni, recensé par Anne Mathieu, le compte-rendu qu'il fit du roman Tu seras ouvrier de G. Gueguen Dreyfus sur la conscientisation d'un salarié des Chantiers de l'Atlantique.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Puis en universités françaises et étrangères, nous avons parlé de choix politiques et d'approfondissements historiques, obtenus grâce aux recherches contemporaines. Ainsi, au travers des contingences de la biographie, des hasards de la géographie et des " ruses de l'histoire ", les émotions et découvertes premières ont cédé le pas à la curiosité réfléchie.
Aujourd'hui que justice est rendue à Nizan, notamment par mes camarades du Parti Communiste, l'intérêt des Chiens de garde dépasse pour moi celui du Cheval de Troie, tout excellent que soit ce dernier. Les formules du révolutionnaire marxiste y brillent d'une radicalité saisissante. Bien sûr, la configuration générale géopolitique a changé, et la tragédie réside maintenant en ce que 20000 enfants meurent de faim chaque jour sous les contraintes du libéralisme. Contre les nouvelles connivences si présentes, le souci des "Enfants de la Terre" doit demeurer ; la véhémence anti-capitaliste est toujours de mise, même si elle se heurte au coffrage de conservatismes aussi multiples que surprenants.

[Régis Antoine, né en 1931 au Havre, professeur d'Université en trois continents touchés par la traite négrière.
Il a publié Les Quais sont toujours beaux (1990) qui touche à l'imaginaire littéraire portuaire, L'Histoire curieuse des monnaies coloniales (1986) sur l'emprise concrète et généralisée du colonialisme, La rupture amoureuse et son traitement littéraire (1997), plusieurs ouvrages sur la littérature des Antilles francophones, dont La Littérature franco-antillaise (1992) et Rayonnants Ecrivains de la Caraïbe (1998). Enfin, plus proche des études nizaniennes, il a également publié La Littérature pacifiste et internationaliste française, 1915-1935 (2002). Il a collaboré aux numéros 2 (" La critique de l'idée de nation chez les écrivains communistes, surréalistes et progressistes de l'entre-deux-guerres ") et 3 (" Paul Vaillant-Couturier et Paul Nizan face aux réalités sociales de leur temps ") de la revue Aden]



Maurice ARPIN
(co-fondateur et vice-président du G.I.E.N. [ancien secrétaire-adjoint, 2000-2005 ; ancien président, 2005-2006] ; ancien rédacteur en chef (2002-2006) de la revue Aden et toujours membre de son Comité de Lecture ; intervenant aux colloques de 2002 et 2005)


" Je me souviens... " : Avant Nizan, il y a eu la découverte du communisme. J'avais vingt ans. Et ce fut un des plus beaux moments de ma vie. Dans un lycée de la banlieue est de Paris, où j'étais assistant d'anglais, les pions, pour la plupart des étudiants de sciences politiques, m'en ont montré un visage assez humain. Mais aucun écrivain nommé Nizan dans le décor. C'était après mai 68 et j'étais trop jeune et trop emballé par la visite du grand musée qu'était à mes yeux la France, pour réellement comprendre tous les "ismes" qui proliféraient à l'époque. De retour au Canada, c'est un professeur de littérature française qui m'a suggéré de lire, en plus de Sartre, Camus et Malraux, un écrivain moins connu du nom de Paul Nizan. Le hasard me fit choisir Antoine Bloyé, dont j'ai tout de suite aimé le côté universel. Bloyé me rappelait plusieurs hommes pour qui tout avait été décidé d'avance (J'ai mis beaucoup plus de temps à apprécier véritablement les autres oeuvres de Nizan, trop parisiennes, trop françaises ou trop normaliennes). A ma façon, j'étais devenu nizanien, une denrée rare, pour tout dire, dans cette partie du monde. Comment peut-on être oublié si complètement après avoir été sérieusement considéré pour le Goncourt et lauréat de l'Interallié ? Comment pouvait-on renaître après une oblitération presque totale ? Deux questions que je me posais au sujet de Nizan lorsque j'ai décidé de faire des recherches doctorales en littérature française à l'université Laval (Québec). Ça a donné au terme d'un long voyage – des milliers de kilomètres de microfilm à la BN – et après plusieurs rencontres mémorables – Henriette Nizan, François Maspero, Jacqueline Leiner, Jean-Jacques Brochier – un nombre assez important de travaux sur les deux Nizan, celui des années trente et celui issu de la " résurrection " des années soixante aux éditions Maspero.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Tant et aussi longtemps que Nizan représentera un problème, il sera lu et apprécié. A en juger par ce qui se passe dans la revue Aden, où les adhérents et les collaborateurs, de tous âges, de partout et de tous les champs d'activité, multiplient les lectures de son oeuvre – lectures pour, contre, inattendues, nouvelles – le " trouble-fête " n'est qu'en début de carrière. Quoi de mieux pour une oeuvre, dans un monde qui se targue de pouvoir tout aseptiser, de tout régler à coup de dollars bien placés, que de toujours susciter l'inconfort ! Position enviable dans le champ de la culture et des idées !

[Maurice Arpin, né en 1951 à St-Malo au Manitoba (Pas du tout port de mer, mais assez près de Winnipeg), est professeur de littérature française à Saint Francis Xavier University en Nouvelle-Écosse au Canada.
Publications sur Nizan : La fortune littéraire de Paul Nizan. Une analyse des deux réceptions critiques de son oeuvre. Berne, Peter Lang, 1995. " Discursivité et image sociale. Aden Arabie ou la construction d'une identité" Aden, n° 2, octobre 2003, pp. 175-200 ; "Lectures d'un roman : Le Cheval de Troie", ibid., n°1, décembre 2002, pp. 63-88 ; "La Conspiration ou comment décevoir l'horizon d'attente", Cahiers d'histoire culturelle, Université de Tours, n° 9, 2001, pp. 7-17 ; "Discours social et réception : les "relectures" de Paul Nizan", Neophilologus, Vol. 84, n° 2, avril 2000, pp. 189-205 ; "Le Cheval de Troie : une prise de position", French Forum, Vol. 24, n° 3, septembre 1999, pp. 354-373]



Christian BAILLON - PASSE
(ancien adhérent du G.I.E.N.)


" Je me souviens... " : J'ai quarante-cinq ans. Est-il possible d'avoir vécu sans lire Nizan ? Réponse : oui. La preuve ? Moi. Est-il alors possible de demeurer indemne après l'avoir lu ? Non. La preuve ? Moi. C'était donc il y a peu. Je découvre La Conspiration. Et Nizan. J'aurais dû le rencontrer depuis très longtemps, moi qui ne jure depuis mon adolescence que par son copain Sartre. Copain ? Certes, ils partagèrent pas mal de choses mais je soupçonne Sartre d'avoir été un peu jaloux de son condisciple doué, manifestement, pour l'écriture alors que Sartre, bien que talentueux déjà, se cherche encore un style. Le style, justement : j'ai entendu dire autour de moi que l'écriture de Nizan est datée. C'est pour moi, si c'est vrai, un sacré compliment. D'un coup de plume – Nizan corrigeait-il ses brouillons ? – ce sont ces années Trente, que j'aime, qui nous sont données, ces années où tout bascule, ces années où le peintre Hélion dessine les tensions et les équilibres, les figures creuses et les figures tombées. Nizan, lui, évoque l'errance de la jeunesse, le bras perdu de l'ancien combattant, l'ennui et la dérision. Sartre se voit refuser le manuscrit de La Nausée – alors appelée Melancholia – par Gallimard. Les années Trente, nous leur devons tout : le meilleur, et bien sûr le pire. Nizan fut dans le camp des lucides, des indignés, des insurgés. Il fallait qu'il criât. Une balle lui a arraché un dernier cri. Alors, le silence s'est fait. C'est ce cri, et ce silence, que je lis et relis. Comme bien d'autres, parcourant les couloirs, un soir, de l'école de la Rue d'Ulm, j'ai cherché leur présence : Nitre et Sarzan. Mais aussi, parce qu'ils étaient là, forcément là, en tout cas dans ma tête : Pluvinage, Rosenthal, Laforgue, et les autres. Puis Sartre a écrit un jour la fameuse préface à Aden Arabie. On lit les regrets de l'ami. Le Vingtième fut un siècle de dupes. Et de traîtres, n'est-il pas Pluvinage ? Nizan a écopé. Il fallait qu'il fût oublié. Ca a failli marcher. Sartre le réhabilite. Il lui dit son amour. Et moi j'aime qu'ils se soient retrouvés.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Le vingtième siècle, le siècle de dupes. Nizan nous a dit ce qu'il fallait en penser, et il avait vu juste. Le siècle est fini, un autre a commencé. Ça ne débute pas gaiement. Raison pour laquelle Nizan est à lire et relire. Pour se souvenir aussi que nous leur ressemblons encore, à ces jeunes idéalistes des années trente. Au fait, idéalistes ou réalistes ? Telle est la question, mais a-t-elle encore un sens ? S'il y a toujours des ratés, comme le disait Nizan, qui sont les élus dirait Sartre? Alors reste l'ironie, ravageuse et salutaire. La dérision, ça sauve du monde. Ce monde, quel monde ? Ce n'est plus celui des ingénieurs et de leurs fils. Ils ont bien travaillé. Ils nous ont laissé ce qui est là, ce qui se dévoile. Ce n'est pas brillant mais on ne peut vraiment pas leur en vouloir, ils y croyaient, à leur manière. Que faire alors ? L'indignation encore et toujours ! Suffira t-elle ? Restent les livres. A propos de Catherine, on lit " C'était une femme qui était dans l'amour comme ces gens que la musique bouleverse à la minute qu'ils l'entendent, mais qui ne retiennent pas les airs " (La Conspiration). Lire Nizan aujourd'hui, c'est accepter d'être bouleversé et de ne plus être quitté par ses mots. C'est donc éprouver ce qui manquait à Catherine.

[Christian Baillon-Passe, né en 1958 à Marseille, est avocat. De triple formation ( Droit, Philosophie, Médecine), il a participé en 2004 au Colloque du Groupe d'Etudes Sartriennes consacré à " Sartre et la Violence " et y a présenté une communication sur " Violence et Droit chez Sartre ". ]



Daniel BENSAÏD †
(adhérent au G.I.E.N. de 2006 à 2009 ; intervenant au colloque de 2005)


" Je me souviens... " : La rencontre avec Nizan fut banale. J'étais en prépa, au moment de la réédition d'Aden Arabie avec la préface de Sartre. C'était en 1964. On sortait de la guerre d'Algérie, nous étions à vif au sujet de la question coloniale, de l'anticolonialisme. En même temps, il y avait un côté quasi mimétique dans l'identification à Nizan : le fait d'être en prépa faisait du tandem Nizan/Sartre, par procuration, des condisciples. Enfin, il y avait logiquement une identification générationnelle : ce « vingt ans » des révoltés. Aden Arabie, était vraiment un texte de rupture, de révolte. Je crois qu'à la même période, la lecture du texte d'Artaud sur Van Gogh « le suicidé de la société » m'a seul fait un effet comparable.
Il ne faut pas oublier le côté directement militant et propre à Toulouse, où j'ai grandi et ai fait mes études. En prépa, il y avait un gros cercle de l'Union des Etudiants Communistes, dont je faisais partie. L'hétérodoxie était dans l'air : nous étions fortement oppositionnels à la ligne du Parti, par rapport à la guerre du Viêt-Nam et à la candidature de Mitterrand. Et puis, à Toulouse, il y avait encore un cercle surréaliste. Il y avait aussi une cinémathèque et un cinéclub importants, animés par Raymond Borde, qui constituait un véritable foyer dissident de cinéphilie. Climat augmenté par la venue d'Armand Gatti, retour de Cuba, présentant Chroniques pour une planète provisoire : nous nous abreuvâmes à son éloquence tant verbale que gestuelle. Et puis, la venue de Roger Blin, pour monter Beckett..., qui évoquait devant nous l'expérience du groupe Octobre.
Aden Arabie fut le catalyseur de tout cela. Une sorte de manifeste. Bien sûr, il y eut aussi les Chiens de garde, pamphlet anti-académique, anti-mandarin, qui était de plus une manière de se défaire du manuel de Politzer et de se rebeller contre la couveuse pour futures élites et contre le narcissisme de groupe des classes prépas. Aujourd'hui, je m'intéresse à la controverse Nizan/Benda, mais à l'époque on était nizanien au carré ou au cube. Mais les Chiens de garde faisait partie d'un travail construit par rapport à la philosophie : la lecture que nous en faisions était déjà une manière plus rationalisée de se révolter. Autre ouvrage philosophique, les Matérialistes de l'Antiquité ne fut pas une révélation. A l'U.E.C., nous lisions beaucoup, et notamment la collection « Classiques du Peuple », excellent outil de vulgarisation : le P.C. transmettait beaucoup d'éléments de culture, le meilleur, et aussi le pire. Au-dessus de tous les ouvrages de Nizan, la brûlure, c'est Aden.
Les romans sont venus après, à la période à laquelle je suis entré à St-Cloud, en 1966. La Conspiration fut comme un miroir de l'univers un chouïa parano des grandes écoles, de leur huis-clos hanté par le complexe de la trahison sociale, avec tous ces futurs chiens de garde, tous ces romanciers et poètes maudits dormant sur leurs chef d'œuvres inconnus rangés dans le placard. Antoine Bloyé, je l'ai lu à la même époque, probablement acheté à la librairie « La vieille taupe », où nous allions nous ravitailler.
J'évoquais plus haut notre opposition à la ligne officielle du P.C. Nizan en fut un des artisans. Et puis, il y avait ces soupçons sur sa mort – faux, d'ailleurs – qui contribuaient à en faire une figure de révolté tous azimuts. Mais surtout, Nizan, c'était l'anti-Aragon, tête de turc pour nous représentant le courtisan lâche allant systématiquement pisser au moment des votes délicats au Comité central du parti. Nous avions aussi un ressentiment maintenu vis-à-vis de ce que le Parti avait fait aux surréalistes, et notamment Breton.
Enfin, quelque chose reste mystérieux : la facilité (ou l'indulgence) avec laquelle nous mettions entre parenthèses le Nizan stalinien. Il y avait le Nizan de la révolte (Aden, Les Chiens de garde), puis le Nizan de la rupture avec le P.C après le pacte germano-soviétique. Entre les deux : trou noir. Pourtant, nous aurions dû connaître les textes de Naville, de Malaquais, de Claude Cahun.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Son actualité est double. Dans un monde d'état d'exception ordinaire, de judiciarisation de la vie politique et quotidienne, de la guerre illimitée, dans ce monde dont l'horizon indépassable est désormais la marchandise, Nizan a une capacité à exprimer le dégoût, le refus de l'univers social et de pensée qui est fondamental. Nizan, c'est le sursaut. Quand tu te sens perdu, Aden communique de l'énergie.
Deuxièmement, il offre une figure d'intellectuel et de son engagement aux antipodes – sans péjoration – de l'intellectuel spécifique à la Foucault ou de l'intellectuel total. Son originalité est d'assumer la forme de responsabilité qu'implique l'engagement dans le collectif. Il représente à la fois le refus d'être la mauvaise conscience morale du monde et assume pleinement de se jeter dans la mêlée – jusqu'à risquer de tuer en lui l'intellectuel critique en se soumettant au magistère fétichisé du Parti.
Aujourd'hui, on est inversement dans l'irresponsabilité intellectuelle. Dans un zapping, notamment médiatique, permanent. On peut dire tout et son contraire, sans rendre compte des retournements et des revirements. Chez Nizan, il y a la cohérence d'une démarche intellectuelle et militante, une vraie notion de responsabilité. Elle est néanmoins ambiguë. Car il y a chez lui le complexe de la culpabilité intellectuelle, la hantise de la trahison sociale, le souci de ne pas trahir son camp. Aujourd'hui, le terme de « trahison » très utilisé ces temps-ci à propos des transferts politiques du ségolénisme camaïeu au sarkozisme flamboyant me semble très galvaudé et carrément impropre : quand on ne sait plus à quoi rester fidèle, le mot de trahison n'a plus grand sens. Entre la gauche et la droite, il y a de telles porosités, de telles passerelles, qu'il n'y a plus de pas si important à franchir, et qu'il devient aisé de changer de rives....

[Daniel Bensaïd (Toulouse, 1946 - Paris, 2010), était professeur de Philosophie à l'Université de Paris 8 et dirigeait la revue ContreTemps.
Entre autres publications : Les dépossédes : Marx, le vol de bois et le droit des pauvres, La Fabrique, 2007 ; Marx et la Question juive, édition critique, La Fabrique, 2006 ; Fragments mécréants, Lignes Léo Scheer, 2005 ; Une lente impatience, Stock 2004 ; Un monde à changer, Textuel, 2004 ; Le Nouvel internationalisme, Textuel, 2004.
Parmi ses nombreux articles, à signaler celui sur la controverse Benda/Nizan : « Clercs et chiens de garde», Contretemps, n° 15, février 2006.]



Michel BREAN
(adhérent au G.I.E.N. depuis 2005)


" Je me souviens... " : Lorsque je suis arrivé de ma province comme interne au Lycée Henri IV en hypokhâgne – encouragé, entre autres, par de jeunes normaliens qui venaient accomplir une sorte de " purgatoire " au Lycée Marceau de Chartres, avant de retourner dans une université parisienne – j'étais voltairien et sartrien .Et je n'avais pas lu une ligne de Nizan.
Quand ai-je lu pour la première fois Nizan ? Mon édition d' Aden Arabie (Petite Collection Maspero) date de 1967. Je fus sans doute attiré par la préface de Sartre et l'incipit. La même année, j'ai lu Antoine Bloyé, La Conspiration et le recueil de J.J. Brochier (grande édition chez Maspero).
Il me semble avoir mis de côté ses critiques de " l'Ecole " auréolée à l'époque par la présence d'Althusser. J'étais au contraire avide d'être dans le moule, au milieu de garçons intelligents, de décortiquer des textes, de passer deux heures à traduire 4 lignes de Goethe ou de Tacite, les – 20 en thème latin ne m'effrayaient pas. Par contre, j'ai vite apprécié la vigueur de l'aspect polémique des articles critiques, une sorte de refus du conformisme, assez solitaire .Et l'un de mes titre de " gloire " fut une démolition en règle des Mémoires Intérieurs de Mauriac, devant la classe de HK1, alors que tout un chacun connaissait l'admiration béate de Monsieur N. pour l'auteur. Quant à Antoine Bloyé il me parut prolonger, de façon plus incisive, les tableaux sociaux que j'avais rencontrés dans Les Thibault .

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Pendant mes années d'enseignement, Nizan n'a pas disparu, mais il est vrai qu'en province on rencontre peu d'occasions de parler de lui, les lecteurs que j'ai côtoyés, avant que je ne les encourage, étaient peu nombreux ; j'ai donc suivi de loin les publications – biographies, études, numéros spéciaux de revues. Et pour tout dire, mes lectures d'écrivains " communistes " se sont plutôt tournées vers Aragon et Roger Vailland.
Et puis, il y quelques mois, s'est produit une sorte de " cristallisation ", tournant autour de l'idée : " finalement, Nizan a été un communiste " orthodoxe " pendant toute sa vie de militant, jusqu'à sa démission du Parti, et les allusions dans les lettres du recueil de J.J. Brochier montrent une complexité loin d'une simple rupture." Alors, j'ai relu, lu Nizan, en particulier Le Cheval de Troie, Chronique de Septembre (dans une édition de 1939, payée 8 euros dans une brocante ; c'est sans doute cet achat qui a été le déclencheur). La lecture du tome 1 des Articles littéraires et politiques m'a confirmé dans cette idée.
J'ai envie maintenant d'une vérité apaisée de Nizan, qui ne soit pas instrumentalisée par l'anticommunisme primaire, qui ment ou qui omet (ex A.Cohen-Solal qui cache le soutien d'Aragon à La Conspiration), ou par ceux qui cherchent à tout prix les prémisses de la rupture dans toute son ouvre, comme les staliniens y ont cherché la traîtrise (à ce propos, quel parfait et obscène " procès stalinien " qui dénonce comme traître quelqu'un qui rompt en parlant de " communisme national ", au moment où l'on travaille à un Front National de la Résistance !).
L'important est de lire Nizan, Nizan écrivain et journaliste, partisan, militant. Nous manquons de nizans.

[Michel Bréan, né à Chartres en 1949, études au Lycée Marceau de Chartres, puis en Hypokhâgne au Lycée Henri-IV en 1967-68 ; maîtrise sur Diderot et les questions d'éducation à Paris IV Sorbonne, agrégé de lettres modernes en 1973. Professeur au collège de Mondoubleau (41), au lycée A.Thierry de Blois (41), au collège Dussarrat de Dax (40). Parallèlement syndicaliste au SNES-FEN, puis FSU, secrétaire départemental du 41, commissaire paritaire agrégé, responsable départemental 40. Professeur honoraire depuis septembre 2005]



Laurent CACHARD


" Je me souviens... " : Je me souviens être tombé sur Nizan à l'âge de dix-sept ans, alors que je cherchais chez Sartre de quoi nourrir mon anxiété. Je trouvai en Nizan mon petit camarade dans l'intemporalité, qui s'immisçait dans ma vie " avec sa gracieuse insolence, le regard baissé sur ses ongles " (Jean-Paul Sartre, préface à Aden Arabie ). Je l'avais trouvé seul, je me l'appropriai donc. Puis à entendre des personnes qui l'avaient connu avant moi, je compris que c'était à leur jeunesse que je me substituais.
A l'Université, des professeurs souriaient de savoir qu'Il faisait encore son effet. L'un m'a conduit à mener un travail qui fut plus qu'une maîtrise : avant de l'appeler à l'aide, j'allais entrer dans la police, puisque " on rentre dans la police comme on se suicide " (La Conspiration). J'ai raté mon suicide : je ne suis jamais devenu policier. Claude Burgelin m'a convaincu que j'aurais plus à faire dans cette vie-là que dans une autre, usurpée. Il m'a permis de déduire que : Lange + Bloyé – Rosenthal / Antoine Bloyé = Nizan au cours de mon mémoire de maîtrise. Sans que, douze ans après, je me souvienne très bien pourquoi.
Dans ma vie d'homme, Nizan m'a accompagné, avec ironie parfois, quand j'ai dû, soixante ans après lui, être muté à Bourg-en-Bresse .J'en déduis que Paul Nizan est une part de moi-même : nous cohabitons, en mêmes parties d'un tout, comme les androgynes d'Aristophane. Part manquante, mais présente en moi. C'est mon Nizan à moi.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Nizan, aujourd'hui, c'est pourtant le sentiment d'une réhabilitation, qui s'installe dans le temps, qui diffuse le sentiment nouveau de la tranquillité. Il arrive qu'elle nous explose à la figure : à Dan Franck qui présentait son Libertad ! (dédicacé : " pour Laurent, admirateur de Nizan. Comme il a raison ! ") place de la Comédie, à Montpellier, je fis remarquer qu'il manquait quelqu'un dans son index des intellectuels engagés dans la Guerre d'Espagne.
De mon côté, j'écris des romans, dont Une soirée à Somosierra parce que je déteste, comme tout le monde, que la vraie se soit perdue. Et un autre qui traite du basket-ball, du mythe d'Epiméthée et d'une initiation dans les mêmes cols! ( Le poignet d'Alain Larrouquis , 2004).
J'ai fait de Nizan un élément récurrent de mes écrits, pour rappeler qu'on se trahit plus en devenant des carcasses qu'en mourant tragiquement. J'ai étudié le syllogisme d'Aragon, cherché les acceptions du Temps détruit (Lettre aux Armées, fin 1939, in Paul Nizan, intellectuel communiste ) dont parle Nizan à Henriette. Je sais que ce qui lui préside importe plus que l'ouvre elle-même : on peut trouver ces romans surannés. Mais l'homme, la démarche resteront. Un jour, peut-être, je ne ressentirai plus la nécessité de démanteler le monde ; je n'aurai plus une conscience aussi aiguë de la mort. Ce jour-là, je me rendrai compte que je n'étais pas aussi damné que lui, qui l'était doublement. D'abord parce qu'on ne se moque pas impunément de l' ordre humain ; ensuite parce qu'on ne se détache jamais de la mort qu'on porte en soi : c'est une règle. Mais bon, ce jour-là n'est pas encore arrivé : s'est-on déjà demandé, en lisant Jules et Jim si l'amour s'était tari ? Quand on relit Nizan, nous non plus nous ne louchons plus.

[Laurent Cachard est né en 1968 à la Croix-Rousse (Lyon 4 ème ). Il est l'auteur en 1994 d'un mémoire de maîtrise intitulé La Trahison et ses dérivés dans l'ouvre romanesque de Paul Nizan . Il enseigne le français et la philosophie au Lycée horticole de Lyon-Dardilly]



Pierre-Frédéric CHARPENTIER
(adhérent au G.I.E.N. depuis 2001 et ancien membre de son Conseil d'Administration ; membre du Comité de Lecture de la revue Aden et collaborateur régulier à celle-ci et plus précisément à sa rubrique "Comptes rendus" ; intervenant aux colloques de 2002, 2005 et 2012)


" Je me souviens... " : J'ai découvert Nizan vers la fin des années 80 lorsque j'étais sur le point de passer mon bac. Mon père, alors professeur de Lettres, guidait discrètement mes choix littéraires en me faisant passer des livres qu'il estimait. Un jour, il me mit entre les mains Aden Arabie, dont il conservait un exemplaire de l'édition Maspero avec la couverture à rabat, vert kaki. Je devais être à une période de ma vie, avant la vingtaine, où je traversais de ces moments de mal-être à la croisée des choix d'études et sentimentaux. En un mot : ça n'allait pas fort. Ouvrant ce petit ouvrage sans trop de curiosité, à la manière d'un devoir de politesse, je demeurai stupéfait en lisant les premiers mots : " J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. " Merde ! Il en fallait du culot à celui qui avait écrit ça. Et puis, cela avait la force de l'évidence. Je mesure la banalité de mon propos, mais le fait est que ça me parlait, que je me sentais concerné. Pourtant, cette phrase me bloqua longtemps dans la lecture de Nizan. A chaque fois que je prenais le livre, je buttais sur elle et, faute de savoir la surmonter correctement, je ne comprenais pas très bien ce que Nizan disait au sujet de l'École normale supérieure ou des maîtres à penser de la philosophie bourgeoise, tandis qu'Aden et ses réalités coloniales me paraissaient loin. Faute de références et de connaissances suffisantes, j'étais dérouté par le fait que cette phrase inaugurale à la fois si intime et si universelle puisse déboucher sur des univers parallèles et militants dont j'ignorais tout. Il me fallut donc du temps pour faire mon apprentissage de Nizan, plusieurs années avant de lire Antoine Bloyé et La Conspiration. De fait, conscient du plaisir que recouvre la découverte de l'oeuvre, j'ai parcouru d'autres de ses récits – plus historiques (Chronique de septembre, les Matérialistes) ou journalistiques (dans Paul Nizan intellectuel communiste, le recueil qu'en fit Jean-Jacques Brochier) – en retardant pendant des années la lecture du Cheval de Troie. En le parcourant pour la première fois, il y a quelques années seulement, j'eus l'impression de découvrir une sorte d'inédit précieux.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : L'actualité littéraire de Nizan peut paraître étrange. D'un coté, elle renvoie à une forme d'âge d'or de l'intelligentsia française, celui des écrivains de l'entre- deux-guerres, et plus particulièrement des grands enjeux des années trente, dont l'écrivain fut partie prenante par ses écrits. C'est donc – du point de vue de l'historien – le premier intérêt que de lire et relire Nizan de nos jours, pour mesurer l'engagement de l'intellectuel à sa juste mesure et s'imprégner de ces enjeux d'alors, en s'apercevant au passage que nombre d'entre eux valent encore de nos jours. Mais l'héritage de Nizan ne peut se limiter à cette vision somme toute " utilitaire " de son rôle et de ses écrits. Il faut voir derrière cela l'écrivain de haute race dont l'oeuvre fut interrompue en pleine maturation, apprécier son ironie mordante mais jamais gratuite, son sens du détail et de la formule. Il y a enfin cette découverte permanente d'écrits oubliés ou peu disponibles, comme ses articles, dont l'examen établit à lui seul la richesse et la pertinence. Nizan y apparaît au centre d'une cosmogonie intellectuelle faite de rencontres, de liens, de polémiques ou de comptes-rendus de lectures où se croisent pêle-mêle Sartre – forcément ! – Lacan, Gide, Cartier-Bresson, Herr, Aron, Politzer, Céline, Lévi-Strauss, Péri, Capa, Friedmann, Malraux, Brunschvig, Drieu la Rochelle, Thorez, Alain, Barbusse, Mounier, Freud, Beauvoir, Lefebvre, etc. A travers elle, c'est le portrait d'une époque complexe et fascinante qui ressurgit et qui suffit à répondre à la question posée.

[Pierre-Frédéric Charpentier, né en 1969 à Tours, a soutenu une thèse d'histoire sur Les intellectuels français de la Drôle de Guerre à la défaite (1939-1940), sous la direction de Pascal Ory.
Il a publié deux articles dans les premiers numéros de la revue Aden (n°1 : " Paul Nizan démissionne du Parti Communiste : une réception critique " et n°2 : " L'intellectuel et le sens de l'histoire : Paul Nizan et le pacte germano-soviétique "), contribué aux repères biographiques du volume 1 des articles complets de Paul Nizan, paru en 2005 chez Joseph K (textes réunis, annotés et présentés par Anne Mathieu), et prépare l'édition du Journal de guerre (1940-1941) de Valentin Feldman, à paraître chez Farrago au début 2006]



Hervé DEGUINE
(ancien adhérent du G.I.E.N.)

" Je me souviens... " : Je me souviens très bien du jour où j'ai rencontré Nizan ! C'était le 6 décembre 1984, dans une petite librairie de quartier, à Lille, où je suis né. J'avais découvert son nom pour la première fois en lisant les mémoires de Raymond Aron. Issu d'une famille d'ouvriers italiens immigrés dépourvus de toute culture littéraire, j'entrai alors, à 20 ans, dans un monde pour moi inconnu : celui des idées, des idéologies. Etudiant, je découvrais la liberté de penser et l'immense plaisir des découvertes intellectuelles.
Ce livre, c'était La Conspiration . Je l'ai acheté, conscient d'accéder à un trésor. Aron était en train de changer ma façon de voir le monde. Nizan, introduit par lui, allait-il me conduire plus loin encore ? Je l'ai lu d'une traite. Puis j'ai lu tous les autres titres disponibles alors. Mes préférés étaient Le Cheval de Troie , roman facile d'accès, tourné vers l'action, et Antoine Bloyé , plus introspectif, qui m'intéressait surtout pour le conflit de générations qu'il relatait.
Avec Nizan, je m'y retrouvais : il exprimait en quelques mots tant de choses ressenties et impossibles à dire. Sur la société, l'histoire, la guerre, l'amitié, la politique, la famille, les femmes, la religion. J'y ai puisé à satiété. Pour moi, ce qu'écrivait Nizan était tout à fait actuel. Le quartier de Lille où j'habitais, c'était le quart-monde. Révolté, j'étais en train de basculer à gauche. Nizan est arrivé au bon moment. Il m'a aidé à revisiter mon histoire, mon entourage, mes croyances. J'ai tout de suite aimé chez lui cette harmonie entre le radicalisme de la pensée et l'humanisme de l'action. J'appréciais aussi son humour et ses incertitudes, son élégance et sa simplicité. Il est vite devenu un bon compagnon.
Puis, je suis " monté " à Paris pour faire Sciences Po, plein d'enthousiasme et d'énergie, certain d'y retrouver l'univers en ébullition découvert par les livres. Or, j'y découvrais des étudiants carriéristes et dépolitisés, très incultes pour la plupart, sans ambition pour notre société. Je ne sais plus pourquoi, j'ai eu l'idée de regarder à " Nizan " dans l'annuaire. J'ai trouvé le numéro d'Henriette. Je l'ai appelée. Sans façon, elle m'a reçu pour le thé. Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises : c'était chaque fois un moment extraordinaire. Elle me parlait de sa vie, de la vie. Nous récitions ensemble des vers de Musset, de Baudelaire. Quelle émotion ! Je l'ai aidée à classer les manuscrits de Nizan, les photos, les livres. Tout était là, dans un coffre en bois, sur lequel je m'étais assis en arrivant la première fois.
Quelques mois plus tard, avec un ami, Philippe Weber, nous avons monté une Association Paul Nizan, dont le but était de faire connaître cet auteur qui nous avait tant donné. En avril 1986, nous avons organisé un colloque et une exposition à la Cité internationale, où je logeais. Edifiée dans les années vingt, celle-ci était un projet pacifiste, destiné à réconcilier les élites des Nations après le carnage de la Grande guerre. Sartre y avait résidé ; Nizan l'avait fréquentée , quinze ans avant de mourir sous les balles allemandes. Le pavillon Heinrich Heine nous a ouvert ses portes, deux cents personnes sont venues un samedi après-midi, sous la neige, écouter Henriette Nizan, Alain-Gérard Slama, Pascal Ory, Annie Cohen-Solal, Annie Kriegel, Pierre Beuchot, et beaucoup d'autres encore, dont les noms m'échappent. J'animais les débats et je n'étais pas peu fier, à 21 ans, d'être au milieu de toutes ces personnes que j'admirais !

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Je dois être honnête : cela fait des années que je n'ai pas relu Nizan. Plusieurs fois, j'ai rassemblé ses livres dans le but de me plonger de nouveau dans cette littérature exaltante et stimulante. Mais d'autres priorités sont venues s'immiscer : la politique, le travail, les enfants... Ce n'est certainement pas faute d'avoir été maintes fois sollicité par Anne Mathieu, animatrice pleine d'énergie et drôlement efficace. Je sais que le moment viendra. Mais ce n'est pas maintenant.
Nizan est-il encore d'actualité ? Plus que jamais ! La révolte des banlieues nous rappelle à quel point l'homme est perdu lorsqu'il est seul, sans croyance, sans espérance. Loin de moi l'idée d'excuser ces émeutes menées sans but par des émeutiers sans âme ni conscience – les malheureux ! Mais qui peut nier le vide de sens de notre société hyperconsumériste ? Nizan, parmi d'autres, fait partie de ces auteurs qui aident à mettre des mots sur les maux. Il peut aider non pas les émeutiers, mais ceux qui les suivent bêtement, à comprendre leur malaise. Il n'apporte aucune solution, mais il contribue certainement à y voir plus clair.
La clé de Nizan, c'est l'articulation entre sa critique radicale de la société et sa façon pragmatique et humaine d'agir. Je sais que les spécialistes vont sourire. On peut être tenté, en lisant Nizan, en observant sa carrière au sein de l'appareil communiste, d'y voir un apparatchik au système de pensée manichéen. Je n'y crois pas. Le personnage que m'a décrit Henriette est d'abord profondément humaniste. Il est truffé de contradictions, mais j'ai l'intuition (ou le désir ?) que ses décisions, au pied du mur, ont toujours été d'abord guidées par les lois du cour. C'est ce qui transparaît dans sa correspondance de guerre. C'est ce qui le rend vulnérable et proche de nous.

[Hervé Deguine, né en 1964 à Lille, est journaliste et éditeur. Ancien collaborateur de Libération et de Reporters sans frontières, il a publié de nombreuses enquêtes sur la Bosnie, Israël ou le Rwanda. Il dirige actuellement le développement des guides Michelin en Asie.
Il a publié dans Europe en août-septembre 1994 un article intitulé : "Les générations Nizan ". A paraître en 2006 : Ferdinand Nahimana, idéologue du génocide rwandais ? ]



Maurice DETHIER
(ancien adhérent du G.I.E.N. ; collaborateur au n° 4 de la revue Aden)

" Je me souviens... " : Ma rencontre avec Nizan passe par Rimbaud et sa Saison en enfer. A dix-huit ans, un malaise profond m'empêche de m'asseoir. La position est insupportable. Deux solutions : marcher ou rester couché. Et c'est couché, que j'ai lu, dans un vieux volume de poche, les mots qui m'ont permis de donner le coup de pied sur le sable du fond pour remonter à la surface. " Je me suis armé . Je me suis enfui . La marche, le fardeau, l'ennui et la colère . Voyez comme le feu se relève! . Remonter à la vie! . Je fixais des vertiges . Cela s'est passé. Je sais aujourd'hui saluer la beauté . tenir le pas gagné . à l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes . et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps ". J'ai lu et relu, souligné les mots qui me rendaient souffle et espoir.
Vingt-cinq ans plus tard, au hasard d'une déambulation jamais innocente entre les rayons d'une librairie, un titre attire mon regard : Aden Arabie. Un titre, car l'auteur m'est inconnu, oublié des histoires littéraires et des cours de littérature. Un titre, renvoi au poète de Charleville, quittant pays et écriture pour de longs et pénibles voyages passant par Aden. J'ai feuilleté le livre et j'ai été intrigué par le signataire de la longue préface (Sartre) et ses phrases étranges : " il ne suffisait pas qu'il eût cessé de vivre, il fallait qu'il n'eût pas du tout existé ". Le monde des lettres avait suivi et un homme avait été rayé de la carte, exilé, perdu. Chemins de traverse : trente-cinq ans de vie pour Nizan, trente-sept pour Rimbaud; oubli orchestré pour le premier, semi-volontaire pour le second et, pour les deux, cet étrange rendez-vous avec soi au bord du monde . Aden.
J'ai acheté le livre. J'ai lu et souligné : " abandonner cette existence . pour devenir quelqu'un de nouveau, quelqu'un d'étranger, qui serait vraiment lui-même ; la culture était trop compliquée pour permettre de comprendre autre chose que les rides de la surface ; la bourgeoisie gave ses intellectuels dans des murs pour qu'ils ne soient pas tentés d'aimer le monde ". Et Rimbaud tiré malgré ses derniers défenseurs du côté de la Sacristie de Saint-Sulpice . Révolte trahie. Contrôle de l'Eglise, du Parti, de l'Etat. Prémisses de la Conspiration. Trahison des idéaux. Doigt désignant comme traître celui resté fidèle à lui-même. Doigt qui désignera Nizan. " Fuir, toujours fuir pour ne plus penser que vous êtes mutilés . chercher les objets qui n'obligent pas à des dressages . Toute recherche présente met en péril l'Ordre. " Révélation ." comprimé d'Europe " et " roc affreux. " Homo poeticus ou homo economicus. Même retour par Marseille. Lutte et fin du chemin.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Après, à l'occasion d'un travail universitaire, j'ai découvert La Conspiration, le reste de l'oeuvre et l'existence du G.I.E.N. " Il va falloir chercher l'intensité . Sacrifier ce qui compte peu . ". Rimbaud et Nizan : souviens-toi d'être toi et de ton humanité dérobée.

[Maurice Dethier, né à Liège (Belgique) en 1958, enseignant, psychothérapeute, vient de terminer une licence en langues et littératures romanes]



Didier ERIBON

" Je me souviens... " : J'ai découvert Nizan, comme c'est le cas de tant d'autres lecteurs, par la préface de Sartre à Aden Arabie. Quand j'étais lycéen, j'avais développé une véritable passion pour l'œuvre de Sartre. Il n'est donc pas surprenant que j'aie acheté Aden Arabie, dans la Petite Collection Maspero, pour lire le texte de Sartre, et pour lire l'auteur qu'il avait tenu à présenter. J'ai retrouvé ce vieil exemplaire : l'Achevé d'Imprimer indique « Décembre 1970 ». J'imagine donc que c'est peu après cette date que je suis entré en contact avec ces textes : j'avais dix-sept ans. Et pour le jeune homme révolté que j'étais, le choc a probablement été grand : et celui provoqué par la magnifique préface, et celui provoqué par le récit lui-même. Je ne suis pas tout à fait certain, d'ailleurs, que, à l'époque, j'aie nettement dissocié les deux. C'était un seul livre, pour moi. De nombreux passages y sont soulignés (à l'encre rouge !). Ce ne sont peut-être pas ceux qui retiendraient mon attention aujourd'hui. Par la suite, j'ai lu tout ce qui était ou devenait disponible : Antoine Bloyé, La Conspiration, Le Cheval de Troie... Mais le texte qui m'a le plus marqué, c'est – bien sûr – Les Chiens de garde : la mise en question de la philosophie bourgeoise, et, peut-être plus encore, la critique radicale de la déréalisation du monde social qu'opère le discours philosophique et universitaire. Au moment où j'entreprenais des études de philosophie, dans une atmosphère confinée, comme je l'ai raconté dans Retour à Reims, le pamphlet de Nizan devint vite pour moi une sorte de bréviaire (et une planche de salut, qui me permettait de supporter la situation). Mais c'était aussi une manière de me mentir, de m'illusionner, de me grandir en me comparant à Nizan.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Pendant que je travaillais à Retour à Reims, j'ai relu Antoine Bloyé, et j'ai lu les textes rassemblés dans le volume I de ses articles littéraires et politiques, que je ne connaissais pas. Dans Antoine Bloyé, la question de l'ascension sociale, celle de la « trahison » de classe est posée avec une grande acuité : j'ai d'ailleurs écrit plusieurs pages à ce sujet, dans lesquelles je critiquais l'interprétation de Sartre. Je les ai supprimées de la version finale car elles m'ont semblé quelque peu extérieures au livre. Dans le recueil, j'ai été frappé par l'article qui s'intitule « Secrets de famille », et par la beauté violente de certaines phrases de celui-ci. Il m'est difficile de restituer pleinement l'écho que ces éclats de colère ont fait résonner en moi. Comme Nizan « je fus candidat à la bourgeoisie », ne serait-ce que par l'adhésion à la culture, à la culture légitime, qui fait de vous, et avec votre consentement, l'un des leurs... Ai-je réussi à être, comme lui, « un mauvais exemple », « un bourgeois qui trahit la bourgeoisie au moment même d'y pénétrer » ? Je l'espère. Je m'y efforce en tout cas.

[Didier Eribon est né en 1953 à Reims. Après de nombreux articles et interviews comme journaliste dans Libération puis Le Nouvel Observateur, il est devenu l'auteur de plusieurs essais (entretiens avec Georges Dumézil, Claude Lévi-Strauss, biographie de Michel Foucault) et de livres plus personnels et engagés (Réflexions sur la question gay, D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, Retour à Reims). Il est actuellement Professeur à l'Université de Picardie Jules Verne, à la Faculté de Philosophie et de Sciences humaines et sociales.]



Amel FAKHFAKH
(ancienne adhérente du G.I.E.N. ; intervenante au colloque de 2005 )

" Je me souviens... " : Je venais de terminer la rédaction de mon mémoire de DRA (Diplôme de Recherches Approfondies) dont le sujet se rapportait à l'oeuvre de Malraux (" le combat politique dans la Condition Humaine de Malraux ") et, enthousiasmée encore à la fois par la période de l'entre-deux-guerres et par l'écriture engagée, je voulais continuer à travailler dans le même sens. Je me suis donc adressée de nouveau à mon directeur de recherches (M. Béchir Garbouj) et lui ai fait part de mon désir de connaître d'autres écrivains, moins connus que Malraux, qui, comme lui, ont marqué de leur empreinte leur époque. Il m'a proposé le nom de Paul Nizan que je connaissais en réalité à peine. J'avais vaguement entendu parler de lui et je me plaisais à répéter, quand j'avais 20 ans et que j'étais étudiante dans le Département de Français, ces phrases que quelqu'un m'avait dites : " J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie ".

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Entre temps, que de chemin parcouru... J'étais une étudiante idéaliste qui était plongée dans ses lectures romanesques et poétiques et qui avait très peu le sens de la réalité. Une fois ma maîtrise achevée, je me suis trouvée propulsée dans la vie active et confrontée aux problèmes sociaux et politiques que mon pays connaissait alors. Mes lectures ont changé : je me suis passionnée pour les écrits marxistes et pour la littérature engagée, ce qui m'a conduite tout droit vers Malraux puis vers Nizan.

[Amel Fakhfakh, née Fenniche, en janvier 1951 à Tunis, est directrice du département de Français à la faculté des sciences humaines et sociales de Tunis. Titulaire d'une thèse de 3e cycle: La Lecture de réel dans l'oeuvre de Paul Nizan (soutenue en juin 1986) et d'une thèse d'habilitation : Le Traitement du mythe dans le théâtre baroque (soutenue en juin 2003)]



Manuel GALEA
(adhérent au G.I.E.N. depuis 2005 ; collaborateur au n° 6 d'Aden)

" Je me souviens... " : Mon grand-père maternel a été des premières luttes communistes dans les usines Peugeot de Montbéliard et ma famille paternelle, résidant à Alger, a quitté à regret son Algérie natale pour l'indépendance de laquelle elle avait pris fait et cause. La notion de destin est chère à Nizan. Disons que cette origine familiale a dû influencer mon intérêt précoce pour la politique ainsi que pour les luttes et engagements sociaux. Au cours de mon parcours en faculté de Lettres, c'est naturellement que la littérature dite " engagée " a retenu toute mon attention. C'est par l'existentialisme que j'ai d'abord investi les problématiques touchant à l'éthique et l'esthétique. J'ai dévoré Sartre et, au détour de chacune de ces lectures, un nom revenait qui me séduisait déjà par sa seule consonance : Nizan, Paul Nizan. Figure curieuse par sa diversité : écrivain, philosophe, journaliste ou militant communiste, il demeurait pour moi le plus proche camarade de Sartre et par là même, digne d'intérêt.
C'est avec enthousiasme que je découvris le programme du premier semestre de licence : la bourgeoisie des années Trente : La Nausée , Les Voyageurs de l'impériale et La Conspiration . Mais vingt ans n'est plus l'âge des idoles. A cette période l'existentialisme montrait ses limites et j'explorais véritablement Paul Nizan. A travers l'étude de La Conspiration , j'ai découvert la précocité d'une critique acerbe contre la société, les individus et institutions qui la composent : derrière les turpitudes de la famille Rosenthal, l'ennui des jeunes intellectuels pour qui la révolution n'est qu'un jeu de dupe ou cette condamnation d'un intellectualisme stérile, c'est la maturité de ce doute quant au bien fondé de l'ordre établi et la précocité de cette suspicion contre les normes et valeurs bourgeoises, corollaires d'une volonté révolutionnaire, qui ont répondu d'abord à mes attentes personnelles.
J'ai lu Antoine Bloyé et Le Cheval de Troie . Mais, en complément de La Conspiration , c'est Aden Arabie qui a retenu mon attention. Cette dénonciation si lucide des méandres de la société du Capital, par un jeune intellectuel d'à peine plus de vingt ans, m'a réellement enthousiasmé. Ces lectures m'ont également permis d'approfondir ma connaissance de l'éthique communiste, capable selon l'auteur de refonder le lien social pour une société plus juste.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : C'est par le prisme de La Conspiration et d' Aden Arabie , que m'ont séduit les enjeux esthétiques et éthiques fondamentaux d'une période sur laquelle je travaille encore aujourd'hui. Ma lecture du roman français des années Trente, pour mon travail de thèse, m'a permis d'approfondir et de compléter celle des ouvres de Nizan et de les remettre en perspective au sein de la production romanesque de l'époque : toujours le même plaisir, toujours les mêmes enjeux. toujours la même lucidité.
Séduction d'un jeune intellectuel des années Trente : depuis quatre ans maintenant, toujours cette attention à l'aliénation physique et morale des individus, toujours cette dénonciation de tout ce qui divise, isole et mutile les individus. Nizan demeure pour moi une figure de son temps, exemplaire de ce rôle de l'écrivain posé comme médecin au chevet d'un corps social malade. Et au-delà du plaisir esthétique qu'il procure, il faut lire Nizan à travers l'héritage fondamental qu'il nous laisse : la nécessité de la révolte et la capacité de remettre en cause des dogmes sociaux toujours si oppressants et insidieux. Nizan. rien de plus actuel , me semble-t-il !

[Manuel Galéa est né en 1980 à Bar le Duc. Il est doctorant en littérature française à l'université Paul Verlaine de Metz et est actuellement à l'Université de Fès]



Jean-François GAUDEAUX
(adhérent au G.I.E.N. depuis 2005 ; collaborateur aux n° 4, 5 et 8 de la revue Aden ; intervenant au colloque de 2008)

" Je me souviens... " : Je me souviens, c'était il y a longtemps, je n'avais pas 20 ans... et le passeur ce fut Sartre et sa préface à Aden Arabie et la lecture du livre. Un livre qui faisait un écho, une origine avec ma révolte et le début pour moi d'un long engagement politique, mais aussi le début de mes études de philo. C'était le début des années 70. Alors ce fut la lecture des Chiens de garde ; un texte que j'ai lu et travaillé longtemps et j'eus l'audace d'en prendre un passage en début de ma première thèse...ce ne fut pas très apprécié par le jury. Puis j'ai lu les romans et j'ai continué à lire Sartre et, avec Les Mots , j'ai retrouvé Nizan.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Aujourd'hui, "spécialiste" de Sartre, mon rapport à Nizan reste important, sur le mode de l'avance qu'il affirme par rapport à Sartre, mais aussi sur l'idée du militant capable de lucidité (comme c'est rare). Par ailleurs, responsable d'un cours en philosophie de la communication à Paris IV-Sorbonne, j'utilise chaque année Chronique de septembre sur une certaine vision du journalisme, de ses méthodes et de l'histoire. A cette occasion, je constate que 95% de mes étudiants ignorent qui est Nizan (beaucoup ne savent pas non plus qui est Aron), mais aussi de l'intérêt qu'il provoque.

[Jean-François Gaudeaux est né en 1952 à Paris. Il est chargé d'enseignements en philosophie à Paris IV- Sorbonne et à l'Université de Technologie de Compiègne. Par ailleurs, il développe des congérences et des formations sur la lutte contre les discriminations dans le domaine de l'emploi. Il vit en Italie. ]



Sarah GUILBAUD

" Je me souviens... " : Je me souviens de mes quinze ans, de ces phrases de Paul Nizan : " J'avais 20 ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie ". J'avais quinze ans, je ne connaissais rien de Nizan, même pas son nom, mais il y avait ces phrases, notées sur un papier, sans référence, que l'on m'avait données pour cet anniversaire. Je trouvais que c'était déjà valable, que ce n'était pas un âge forcément très amusant, je me demandais ce que ce serait à vingt ans. Cette phrase, à jamais retenue, c'est la première chose que j'ai sue de Nizan. Et puis un jour, son nom. Enfin identifier l'auteur de ces mots, d'où ils venaient, de ce livre, Aden Arabie , ouvert, vite refermé, manque de maturité, peut-être.
Je me souviens d'Anne Mathieu, nous aurions pu nous croiser dans la ville où nous avons grandi sans rien savoir l'une de l'autre, mais ce n'est pas arrivé. Je me souviens d'Anne Mathieu à Nantes, c'est là que nous nous sommes rencontrées, à la fin de l'année 2002, elle portait un chapeau. Je me souviens de sa passion – et tellement de conviction à propos de Nizan, son nom répété, cinquante fois prononcé au cours de la conversation. Je me souviens qu'elle souriait, ses yeux brillaient, elle tenait dans ses mains le premier numéro de la revue Aden.
Je me souviens d'Anne Mathieu disant que " Paul Nizan est l'un des intellectuels les plus brillants des années trente, un des rares capables de rivaliser avec un Aragon ou un Malraux ", ou racontant sa mort " idiote " en 1940, une balle perdue à travers une lucarne. Et ce roman perdu, enterré dans un champ pour échapper aux Allemands, jamais retrouvé finalement. Je me souviens qu'elle est capable de parler des heures de la vie et de l'ouvre de Nizan, mais aussi de faire des kilomètres pour chercher le manuscrit caché. Je me souviens de ses recherches pour le livre à venir, les écrits journalistiques et politiques de Paul Nizan, rassemblés en plusieurs tomes, annotés, un gros projet. Je me souviens des romans et du pamphlet qu'elle citait, Les Chiens de garde , Antoine Bloyé , Le Cheval de Troie , La Conspiration ; et que je ne les avais pas lus. Je me souviens que j'en apprenais toujours un peu plus à chaque fois, et que j'espérais ne pas être trahie par du rouge au front – tant d'ignorance.
Je me souviens de sa volonté : faire mieux connaître " cet écrivain dont on n'entend plus parler ", que " les gens le lisent, le relisent et s'emparent de son ouvre ". Je me souviens qu'elle m'a convaincue.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Mars 2005, le premier tome des Articles littéraires et politiques de Paul Nizan paraît. Anne Mathieu en parle tellement bien que je l'ouvre avec avidité, je lis d'abord l'article consacré à Céline. Et puis d'autres, au fil des pages et du temps.
En octobre, il fait encore beau, c'est un dimanche, La Conspiration est dans mon sac, je l'ai cherché en vain dans les rayons d'une librairie nantaise, avant de le commander. Enfin je l'ai lu. La suite ? Antoine Bloyé , peut-être...

[Sarah Guilbaud, 34 ans, est journaliste au journal Presse-Océan , à Nantes. Elle est l'auteur de Mai 68 à Nantes , 2004, éditions Coiffard. ]



Jean GUILOINEAU
(ancien adhérent du G.I.E.N.)

" Je me souviens... " : J'ai déjà raconté cette histoire. Celle de ma rencontre avec Aden Arabie. Car on peut rencontrer un livre comme on rencontre un homme ou une femme qui change votre vie.
C'était donc au début de l'année 1962. En février. Dans un café de la montagne Sainte-Geneviève, à deux pas de la place du panthéon, Philippe Léotard m'a montré un petit livre qu'il venait de dévorer, dans la collection "les Cahiers libres", chez Maspero. Il m'en a cité les deux premières phrases : "J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie".
Comment peut-on lire à vingt ans une phrase comme celle-ci et rester indifférent ? Comment font-ils, ceux qui l'ont lue et qui ont continué à vivre comme avant ? De quelle cécité, de quelle surdité sont-ils atteints ? Nos amis d'alors "avaient une belle vieillesse de professeurs retraités devant eux et une triste jeunesse de futurs professeurs derrière eux".
Oui, tout nous menaçait de ruine.
Depuis tant d'années, je cherchais un chemin dans ce chaos des origines qu'était notre monde. La guerre d'Algérie ressemblait à l'Enfer de Dante et le gaullisme triomphant à un purgatoire où il nous faudrait passer notre jeunesse. Ce régime qui s'installait dans le mépris de tous et le sang des fellaghas torturés (nous avions lu La Question d'Henri Alleg dans nos lycées de province) nous avait appris que la démocratie pouvait n'être qu'un discours et une apparence. Nous savions vaguement, sans bien comprendre comment cela fonctionnait, que des mouvements étranges de capitaux faisaient hurler de petits courtiers pauvres autour de la corbeille de la bourse, agitaient les téléscripteurs des banques et réjouissaient de graves messieurs décorés dans des conseils d'administration. Comme nous étions loin de tout ça ! Comme nous le sommes encore ! Nous marchions dans les rues de Paris en criant des slogans à la face des flics. Ce régime nous avait appris l'humiliation et la haine. "Il y avait un plan merveilleusement établi pour faire oublier les maux présents et leurs remèdes".
J'ai emprunté à Philippe le livre de ce Paul Nizan, dont je n'avais jamais entendu parler, et je l'ai lu d'une traite, séance tenante, dans le décor sordide de ce petit café de la rue Laplace. Comment dire, plus de 40 années après, la fièvre, le désespoir, l'exaltation, en un mot la révolte immense qui s'est emparée de moi en ces instants ? J'avais déjà connu cette fièvre une dizaine d'années plus tôt en lisant un autre livre, acheté par hasard à un marchand de livres d'occasion, sur un marché de province : les Fleurs du mal, d'un certain Charles Baudelaire. Ce sont des rencontres qui changent le sens – la signification et la direction – d'une existence, comme la passion que l'on éprouve pour une femme. "Vous vous croyez innocents si vous dites : j'aime cette femme et je veux conformer mes actes à cet amour, mais vous commencez la révolution".
Alors la vie est devenue une sorte de combat avec l'ange. Ou plutôt avec le diable. Il allait falloir se battre pour échapper à la ruine à laquelle on nous destinait. En un mot, comme le disait Nizan : rester vivants. Il nous faudrait pour cela savoir choisir nos professeurs. Les couloirs de la Sorbonne étaient toujours les mêmes, avec les fresques de Puvis de Chavanne. " Des fantômes y régnaient sur des troupes d'enfants vivants qui redoutaient leurs fantômes. Ces enfants étaient menacés de se laisser réduire eux-mêmes à ce poids de fumée; heureusement quelques-uns d'entre eux venaient goûter au sang noir que répandaient pour eux des idées, de grands hommes. Il y a en avait même qui absorbaient assez de sang pour être assurés de rester toute leur vie parmi les vivants".

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Je n'ai jamais rendu Aden Arabie à son légitime propriétaire. Aux lignes soulignées au style bille bleu par Philippe, se sont ajoutés celles que j'ai soulignées au feutre noir. Je vois des notes dans les marges : "Conspiration 10 – 22″, "Enfance 14-18″. Le livre a perdu la première page de couverture. Philippe est mort il y a deux ou trois ans, dans une clinique de Saint-Cloud, les jambes brisées, le corps lourd d'alcool. Il était resté vivant, mais à quel prix ! Ma fille a eu vingt ans en décembre de 2004. Je lui ai offert Aden Arabie.

[Jean Guiloineau, né janvier 1939, à Abondant (28), est traducteur et écrivain]



Claude HERZFELD
(ancien adhérent du G.I.E.N. ; ancien collaborateur de la revue Aden ; intervenant aux colloques de 2002 et 2005)

" Je me souviens... " : J'ai été amené à la lecture de Nizan pendant la " guerre froide ". En effet, je militais au Rassemblement Démocratique Révolutionnaire de David Rousset et Jean-Paul Sartre. Est-il nécessaire de préciser que mon choix politique était celui d'une " troisième voie ", ce qui ne m'attirait guère la sympathie des " atlantistes " ou des staliniens ? J'évoluais dans un milieu qui comptait en son sein des réfugiés politiques espagnols du P.O.U.M. (Parti Ouvrier d'Unification Marxiste) – taxés d'hitléro-trotskisme par ceux-là même qui avaient approuvé le pacte germano-soviétique – qui m'en apprirent de belles sur " l'aide " de Staline à la République Espagnole (l'U.R.S.S. participa à la Commission de non-intervention de Londres.).
J'avais fondé un bulletin de réaffirmation philosophique, Marxisme, et c'est à l'occasion de ma polémique avec les bolcheviques que je me suis intéressé à l'oeuvre de Paul Nizan, ce communiste qui avait eu le courage de rompre avec un Parti qui n'avait pas su dire non au Petit Père des Peuples. L'écrasement de la révolution hongroise par les chars " soviétiques " et l'opération " Suez " n'ayant pas provoqué l'ouverture d'une troisième voie, je me suis alors consacré principalement à l'action syndicale (Ecole émancipée).
Ce n'est qu'en 1968 que je repris le combat proprement politique. C'était l'époque où l'Université de Nanterre s'intéressait à Nizan. Grâces lui en soient rendues ! Il me vint l'idée de pratiquer un montage audio-visuel (fondé sur le détournement, à la John Heartfield, des photographies de magazines) qui constituerait (avec une fiche de lecture) une introduction à la lecture d'Antoine Bloyé (voir Aden, n°1, 2002). Puis, mes recherches sur l'imaginaire me conduisirent à présenter, lors du colloque de Lille (1987), une communication intitulée " Images diurnes et nocturnes dans Antoine Bloyé ". Je fus aussi amené à parler de Nizan lors du colloque Octave Mirbeau (Angers, 2000).

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Comme on le voit au bref rappel qui précède, c'est l'écrivain Nizan qui m'intéresse aujourd'hui, non le militant mystifié par la plus grande imposture de l'Histoire. Le G.I.E.N., dont la création n'est pas le produit d'un phénomène de mode, favorise, entre autres, la lecture littéraire de l'oeuvre nizanienne. Diverses approches permettent d'éclairer la compréhension de ses romans. Nizan appartient à une lignée d'écrivains qui, comme Mirbeau, n'ont pas craint de heurter leur lectorat. Il est aussi des héritiers de Nizan, qui, comme lui, aident à vivre.

[Claude Herzfeld, né en 1932 à Paris (10ème), est Docteur d'Etat, ancien professeur au C.R.D.P. de Paris, chercheur associé à l'Université d'Angers. Il a notamment publié " Images diurnes et nocturnes dans Antoine Bloyé ", in Paul Nizan écrivain, P.U. de Lille, 1988 ; " Roman d'accusation et roman à thèse : Mirbeau et Nizan (Le Cheval de Troie) ", Actes du colloque d'Angers, Cahiers Octave Mirbeau, n° 8, 2001 et a collaboré aux quatre premiers numéros de la revue Aden. Paul Nizan et les années trente]



Jean-René KEREZEON
(illustrateur de la revue Aden depuis le n° 3 ; illustrateur de l'affiche et des programmes du colloque de 2012)

" Je me souviens... " : Le nom de Paul Nizan m'est apparu la première fois, en 19 ? ?, dans un livre de poche intitulé Les Idées du XXème siècle, petit recueil de dépannage, à l'usage des bacheliers un peu à la ramasse dans leurs révisions de philosophie. Son livre Aden Arabie débutait alphabétiquement la longue liste des ouvrages fondamentaux de la pensée du XXème siècle, et à ce titre est resté dans ma mémoire. Peut-être est-ce utile de préciser que cette rencontre-là fut plutôt une absence de rencontre, cette dernière m'ayant dispensé durant de nombreuses années de lire Paul Nizan. Comme quoi, méfions-nous des fiches de lecture, et des lectures à marche forcée, qui nous privent de la chair des textes.
Depuis, je n'ai toujours pas comblé ce retard, à l'exception d'Antoine Bloyé, préférant les bouquins d'images. !

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Je retrouve aujourd'hui Paul Nizan, pour un petit manque de représentation dans le paysage actuel. Pour le plaisir de le redécouvrir aussi.

[Jean-René Kerézéon, né en 1964 à Brest, a fait l'Ecole des Beaux-Arts d'Angers. Il est dessinateur et architecte d'intérieur]



Gilles KERSAUDY
(co-fondateur du G.I.E.N. et ancien membre de son Conseil d'Administration ; membre du Comité de Lecture de la revue Aden et collaborateur régulier à sa rubrique "Comptes rendus" ; intervenant au colloque de 2002 )

" Je me souviens... " : Mon premier contact avec l'oeuvre de Nizan ? Aden Arabie et La Conspiration, dans cet ordre ou dans l'ordre inverse, ma mémoire de lecture n'est plus très sûre... En tout cas, c'était au début des années quatre-vingts, au " mauvais âge entre vingt et vingt-quatre ans " où nous attend un avenir " brouillé comme un désert plein de mirages, de pièges et de vastes solitudes " (La Conspiration). Difficile pour un jeune normalien d'échapper à une lecture identificatrice même si le mythe Nizan avait de quoi intimider.
Par tempérament, l'auteur de La Conspiration m'attire déjà davantage que celui d'Aden, le romancier polyphonique plus que le polémiste. La Conspiration m'apparaît d'emblée comme un grand texte. Dans mon édition Folio-Gallimard – en couverture un jeune dandy, poing levé surplombant un buste féminin, l'illustration est de Dimitri Selesneff – je retrouve quelques passages soulignés ponctuant les temps forts où la lecture se fait rencontre authentique, sur le mode de la révélation ou de la reconnaissance. Un exemple ? " Personne n'est heureux comme les gens qui n'attendent rien, qui n'ont plus d'avenir parce que tout est mis en question, comme les gens qui s'aiment la veille d'une bataille, de la mort : Bernard faisait cette découverte pour la première fois " (La Conspiration). Au-dessus du texte de présentation du roman, au stylo bille bleu, une annotation, citation empruntée à René Girard, maître de lecture de ces années-là : " Le romancier est un héros guéri du désir métaphysique ". Ce qui dans La Conspiration me séduit et me donne à penser ? Je crois me souvenir que c'est moins la virtuosité narrative ou la valeur de témoignage sur l'époque que le sentiment de l'absurde qui affleure dans mainte page et dont témoigne cet autre extrait, souligné d'un trait presque rageur : " On a toujours voulu dans un absurde esprit de calembour sur le sens substituer une signification à une direction. Mais l'existence n'est en relation avec rien. Toute l'intelligence échoue à découvrir un rapport de signification dans la direction unique de la vie vers la mort " (La Conspiration).

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Mon rapport actuel avec l'oeuvre de Nizan est indissociable de ma rencontre avec Anne Mathieu et de ma participation aux travaux du G.I.E.N. Tout est parti d'un échange de documents concernant Emmanuel Berl sur l'oeuvre duquel j'avais entrepris une thèse. Auteur de deux brûlots anti-bourgeois à la fin des années 20, il inspira le Nizan pamphlétaire. Je lui ai consacré dans la revue Aden deux articles qui s'inscrivent dans la rubrique portant sur les intellectuels des années 30. Anne Mathieu, de son côté, avait étudié dans le premier numéro d'Aden l'évolution du regard de Nizan sur Berl. Au cours de ces années, les deux écrivains ont en commun une intense activité journalistique et un intérêt pour la politique, nationale ou étrangère. J'aimerais, dans l'esprit des travaux que je viens d'évoquer, comparer un jour la façon dont chacun d'eux rend compte des Accords de Munich dans Chronique de Septembre et les Pavés de Paris. D'un autre côté, je songe aussi à recentrer mon travail sur la figure de Nizan romancier car, au fil des années, je suis devenu plus sensible à la puissance de son style et à la richesse de son univers imaginaire. Tout est loin d'avoir encore été dit sur Antoine Bloyé et Le Cheval de Troie qui méritent non seulement d'être réévalués par la critique (les rééditions du centenaire devraient y contribuer), mais aussi de figurer plus souvent parmi les oeuvres qu'on étudie dans les classes.

[Gilles Kersaudy, né en 1960, est agrégé de lettres modernes. Il enseigne le Français langue étrangère à l'Université de Nantes.
Il a publié "La tentation marxiste d'Emmanuel Berl" (Aden, n°2, octobre 2203) et "Emmanuel Berl à la rencontre du prolétariat des années trente" (Aden, n° 3, octobre 2004)]



Pierrick LAFLEUR
(adhérent au G.I.E.N. depuis 2003 et membre de son Conseil d'Administration ; ancien responsable des rubriques "Comptes rendus" (2005-2011 ; co-responsable en 2010-2011), aujourd'hui le plus proche collaborateur du responsable de ces rubriques, Fabrice Szabo)

" Je me souviens... " : J'ai "découvert " Nizan par Semprun, par le biais d'un ami (qui sévit aujourd'hui au Monténégro) et qui m'incita à lire Netchaïev est de retour. Lucien Herr, Nizan, le groupe d'étudiants de La Conspiration, autant de découvertes auréolées du romantisme de la révolte politique, matinée de beaucoup d'intellectualisme, pour l'étudiant assez sage que j'étais. Je mis d'ailleurs pas mal de mois à réussir à me procurer dans les librairies d'occasion de Lyon les livres de Nizan, La Conspiration précisément puis Aden Arabie, ce qui, à vrai dire ajoutait à ma curiosité. Le déclic toutefois, qui conduisit Nizan à entrer dans mon Panthéon personnel (si je puis utiliser cette image que Nizan n'aurait sans doute pas approuvée !) se fit avec Antoine Bloyé. Grâce à ce livre, j'allais le découvrir, je faisais le point avec ma propre histoire familiale. Antoine Bloyé me permit tout d'abord de renouer (symboliquement) avec un grand-père que je n'avais pas connu, qui était un exact contemporain de Nizan (enfance à Nantes comprise). Cet orphelin, eut, comme Antoine Bloyé, une carrière professionnelle tout entière vouée aux chemins de fer, et dut gravir un à un les différents échelons professionnels. Et du coup, mon propre parcours d'ingénieur s'inscrivait dans la continuité du sien, comme les générations de Bloyé conduisait à la " réussite " d'Antoine. De l'autre côté de la médaille, Nizan me permettait aussi de mettre des mots sur mon propre malaise, écartèlement et colère tout à la fois, lié aux différences entre un milieu social d'origine modeste et le milieu auquel ma " réussite " scolaire me faisait accéder. Lire Nizan, c'était donc aussi lire les façons qu'avait eues cet homme de donner des formes à cette colère, pour le meilleur de l'engagement et, parfois, le pire de l'aveuglement.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Fondamentalement, la dimension humaine – au sens large – chez Nizan, et dans son oeuvre, reste celle qui m'importe aujourd'hui le plus. Une grande partie de la pertinence (y compris politique) et de la justesse de ton des romans viennent, me semble-t-il, de l'intégration de la dimension sociale dans ce qu'elle a de plus concret (le vécu des personnages, pour prendre un terme un peu banal et générique). Même dans les situations des romans les plus directement reliées à des positions politiques, rien n'est jamais manichéen et, au contraire, il existe toujours un " tremblé " des personnages et des sentiments, comme un portrait photographique pris sur le vif. Pour l'écrire autrement, on n'a jamais le sentiment chez Nizan le romancier que les personnages sont sacrifiés au discours politique. Ils ont toujours leur chance, leur moment pour exprimer leur vérité (quelle qu'elle soit). L'éthique de l'homme, du militant, passe dans l'oeuvre en traitant ses personnages comme libres et égaux.
L'autre dimension, liée d'ailleurs à mes yeux à la précédente de manière très profonde, qui me tient à coeur chez Nizan, est sa réflexion angoissée sur la mort. L'âge aidant, les fils deviennent à leur tour des pères et s'interrogent tout simplement et, peut-être tout aussi profondément, sur la condition humaine et sur ses limites. La naïveté de Nizan, imaginant que l'U.R.S.S. pouvait avoir réglé le problème de l'angoisse face à la mort, comme son désarroi au retour de son voyage, provoque une émotion et une sympathie (le terme est impropre) pour un homme capable de ces élans. Alors, c'est vrai qu'on relit Antoine Bloyé une fois encore et qu'on se dit qu' " aussi longtemps que les hommes ne seront pas complets et libres, assurés sur leurs jambes et la terre qui les porte ", décidément, il sera toujours urgent de relire Nizan. C'est aussi, sans doute, une lecture à la hauteur du monde désenchanté d'aujourd'hui.

[Pierrick Lafleur, né le en 1967 à Nantes, ingénieur et exerçant cette profession dans le domaine des Télécoms. Travail de thèse en cours sur la représentation des savants et ingénieurs dans le cinéma français des années Trente (EHESS).
Articles publiés dans le n° 42 de 1895, Revue de l'Association Française de Recherche en Histoire du Cinéma sur " La représentation de l'ingénieur dans le cinéma colonial des années Trente " et dans le n° 3 d' Aden sur "L'Ingénieur comme classe sociale : regards " communistes " et représentations cinématographique "]



Christian LEDUEY
(ancien adhérent du G.I.E.N.)

" Je me souviens... " : Au départ, il y a eu 1982. Mon engagement et mes responsabilités départementales dans une association de parents d'élèves m'avaient conduit dans un symposium, dans ce qui était encore alors la RDA, à Rostock très précisément. Elle s'appelait Arlette. Elle était du Pas-de-Calais, moi de Seine-Maritime. Elle fut mon unique adultère. Nous nous vîmes vingt et une fois en trois ans. Nous partagions une même passion, la littérature. Nous écumions toutes les librairies et les bouquinistes du Nord de la France. Nous en parlions sans cesse. Elle avait ses auteurs, j'avais les miens. Puis vint le jour où elle m'offrit Netchaiëv est de retour de Jorge Semprun. Un auteur dont je n'avais encore lu aucune oeuvre. Tout commença rapidement, puisque ce fut dès la page 16 : " Avec un battement de cour, Elie en déchiffra le titre, la Conspiration ". Ce livre en était rempli. Nizan y était omniprésent. Il n'en était pas le héros mais l'ossature : " Quand je pense que j'ai failli coucher avec une femme qui n'a pas lu la Conspiration "; " (.) Lorsque je prendrai mon café, le Concorde commencera sa descente vers New York et tu auras fini de lire la Conspiration. Que tu as de la chance d'avoir encore un moment ce livre dans ton avenir ! ; " Elle s'était souvenu des pages de la Conspiration qu'Elie lui récitait au Luxembourg, pour la séduire ". Ce fut le déclic ! Aussi, peut-on parler de coup de foudre, quand on parle d'amitié littéraire et de surcroît avec un homme ? Oui, puisque ce fut le cas. Semprun achevé, je me précipitais sur Paul Nizan. La Conspiration fut, Semprun avait raison, une révélation. C'était éblouissant !

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Depuis, Nizan et moi ne nous sommes jamais quittés. Il a, peu à peu, garni les rayons de ma bibliothèque. J'ai tout lui de lui et sur lui. Je m'épuise à chercher les éditions originales. Je m'offusque lorsqu'en fouillant les étagères des librairies, j'y constate l'absence de Paul Nizan. Cela me paraît tellement scandaleux. Je m'énerve lorsque l'on colle l'étiquette " écrivain communiste " à son nom. Bien des plumes se sont brisées en essayant de définir la notion " d'écrivain communiste ". Aragon en rigole encore ! Les oeuvres de Paul Nizan ne font pas appel, ne font pas référence à des caractéristiques " typiques " du communisme ! Si on doit absolument lui coller une étiquette, alors collons-lui celle d'écrivain " à part ". Car Paul Nizan est, je le crois profondément, un écrivain unique. Il était, en effet, plus intéressé par l'existence au quotidien, par le réveil de la conscience collective du peuple. De plus, il connaît intimement ses personnages et ses romans racontent, non pas des fictions, mais un monde bien ancré dans l'existence contemporaine. Son oeuvre est d'une actualité à perpétuité. Il est écrivain de prospérité. Et ce n'est pas faire preuve de pessimisme que d'écrire cela, ni même de sectarisme.
Et puis, comment ne pas maudire la balle qui l'a tuée ? Comment ne pas maudire le silence qui entoure son oeuvre et son engagement ? Vingt-huit ans après la préface de J.P Sartre.. rien ! Seulement un " Apostrophe " au cours duquel s'exprime Henriette Nizan. Et puis de nouveau. Rien. C'est la raison de mon engagement au sein du G.I.E.N. dont la mission demeure difficile. Notre société, en effet, n'aime plus les bons livres et encore moins les auteurs politiquement, psychologiquement et littérairement incorrectes. Raison de plus pour faire vivre l'oeuvre de Paul Nizan ! Un des derniers écrivains modernes et indémodables. J'avais même envie d'écrire que Nizan, c'est mieux que Zola. J'exagère ?

[Un demi-siècle prochainement et déjà un très heureux grand-père. Responsable du service Communication de la Ville de Valenton (94). Passionné de littérature et en dehors de Paul Nizan, il y a Aragon, H. Barbusse, Kafka, P.Auster, G.Orwell, Philip Roth et David Lodge. Collectionneur de vieux livres et aussi amoureux de cuisine et d'histoire de l'alimentation. Aime aussi la peinture et le ciné]



Jacqueline LEINER †
(Adhérente au G.I.E.N. de 2001 à 2008 ; Membre d'Honneur du G.I.E.N.)

" Je me souviens... " : J'ai découvert Nizan lorsque je proposais une thèse sur Simone de Beauvoir à Strasbourg au directeur que je venais de choisir, Jean Gaulnier. Il se montra hésitant et me proposa – puisque je m'intéressais à Beauvoir et Sartre – de faire une thèse sur Paul Nizan qui avait été l'ami personnel du couple.
La préface d'Aden Arabie venait de sortir et m'avait éblouie. Après quelque temps de réflexion, j'acceptais ce sujet et me mis à lire avidement l'œuvre de Nizan : Antoine Bloyé, Le Cheval de Troie, La Conspiration, Chronique de septembre, Les Chiens de garde,.... Jean Gaulnier avait été en khâgne avec Paul Nizan et me procura quelques revues éditées par un groupe de jeunes gens : Fruits Verts, La Revue sans titre, auxquelles avait collaboré Nizan.
Puis je fis par l'intermédiaire de Simone de Beauvoir la connaissance de Rirette Nizan et fus séduite par sa générosité, son ouverture et sa chaleur humaine. Je descendis à différentes reprises chez elle pour consulter les manuscrits et la correspondance de Nizan. Je fus impressionnée par son jeune talent de pamphlétaire, par la lucidité avec laquelle il avait vu l'URSS, bien avant nombre d'intellectuels français et par le courage avec lequel il avait rompu à la déclaration de guerre avec le Parti communiste, se mettant ainsi à cette époque au ban de la société communiste.
Je discutais de temps à autre avec Simone de Beauvoir et Sartre qui souhaîtaient le connaître davantage, leur ami torturé leur semblant toujours assez énigmatique.
J'entrepris un reportage pour la revue Atoll sur la vie de Nizan professeur alors au lycée de Bourg-en-Bresse, ville très conservatrice à l'époque. Nizan militait avec ardeur au Parti communiste parmi les ouvriers et plus spécialement parmi les sabotiers qui formaient à cette époque une très importante couche sociale. Chaque fois que je posai une question à ses anciens camarades du Parti, j'étais accueillie avec chaleur. Tout le monde avait envie de parler de Nizan, mais personne ne le connaissait vraimen. Il leur restait si impénétrable qu'un de ses anciens collaborateurs me confia un jour : «On se demandait pourquoi il nous fréquentait, car enfin on n'était pas de son monde». Et bien je crois que c'est parce qu'il cherchait des personnages de roman !
Plus tard, quand j'interviewais les intellectuels qu'il avait fréquentés dans le milieu parisien, un côté mystérieux de l'homme frappait souvent mes interlocuteurs. Certains anciens camarades du groupe «philosophies concrète» comme Henri Lebvèbre me semblaient même s'en méfier. Jalousie devant un homme qui avait si rapidement conquis une place importante dans la vie politique et culturelle de la métropole ?
Mon intérêt pour Nizan fut accru alors par la connaissance de deux étudiantes, l'une américaine, Suzanne Suliman, l'autre néo-zélandaise, Adèle King, qui toutes deux avaient choisi pour sujet de thèse Paul Nizan. Nous discutions avec passion pendant des heures sur cet intellectuel communiste difficilement pénétrable.
La soutenance de ma thèse fut houleuse. Le professeur Georges Gusdorf, un des membres du jury, m'interpella tout de suite en ces termes : «Madame, êtes-vous communiste?» – «Je ne répondrai pas à cette question qui n'a rien à faire avec ma thèse», fut ma réponse. – «Alors avez-vous été communiste?» – «Je ne répondrai pas non plus à cette question hors du sujet». Un autre membre du jury me félicita de mon sang froid.
Ma thèse soutenue, je fus contacté par les Maoistes qui voyaient en Nizan un modèle.

"Nizan... aujourd'hui !" : Après quarante ans je constate que Nizan inspire toujours la jeunesse, d'où les nombreuses activités qui lui sont consacrées.

[Jacqueline Leiner était notamment l'auteure de : Le Destin de Paul Nizan et ses étapes successives, Klincksieck, 1970]



Jean-Marc LEVENT
(ancien adhérent du G.I.E.N.)

" Je me souviens..." : Je me souviens de cette première rencontre avec Nizan comme l'un des événements majeurs parmi ceux qui ont contribué à la formation de ma conscience politique. Nous avions en classe de 5e un livre de lecture dans lequel figuraient des extraits d'une trentaine d'oeuvres littéraires dont un fragment du chapitre IX d'Antoine Bloyé, celui où le héros éponyme doit annoncer à leur famille les décès du mécanicien et du chauffeur d'une locomotive victime d'un déraillement. Ce passage est sans doute l'un des plus forts du livre car il condense tout le tragique de la condition humaine : la conscience morale d'Antoine, le cynisme du chef de section, la lâcheté du chef de dépôt, l'aliénation au travail, la nostalgie de la communauté que l'on a abandonnée au profit de la carrière, l'injustice faite aux petites gens, le progrès devenu immaîtrisable, la désacralisation du corps – symbolisée par cette cuisse gisante " qui brille comme un morceau de marbre " -, la froideur de la précision bureaucratique face aux catastrophes, le sentiment de trahison d'Antoine envers les machinistes, sa culpabilité face à leur famille ; et cette phrase en forme de sentence qui clôt la scène : " Cette nuit-là Antoine découvrait la mort, une certaine mort qui ne pouvait pas se faire pardonner ". Lire Nizan, c'est faire l'expérience mélancolique de la chute. La chute qui résulte de la fuite devant soi-même, commandée par le recul face à l'angoisse de notre irrémédiable finitude. D'où la rédemption dans l'engagement.
Puis les années passèrent. Vinrent ensuite d'autres découvertes décisives : Les Misérables, L'Idiot, Le Sang noir, La Jungle, Trame d'enfance et bien d'autres romans, jusqu'au Partage de la soif, récemment. Finalement, quel que soit le nombre des années, le plus bel âge de la vie n'est-il pas celui où l'on rencontre un écrivain dont l'oeuvre vous révèle à vous-même ?

" Nizan... Aujourd'hui ! " : La pérennité de son oeuvre philosophique, littéraire, politique et journalistique est due à la mise en tension qu'elle impose entre la pensée et le réel, la théorie de l'action et l'engagement militant. Son tonneau n'était pas celui de Sartre devant les usines Renault de Billancourt mais celui de Diogène de Sinope. A la manière du cynique qui s'exposait sur l'agora dans le but de choquer, faire scandale et attirer l'attention des athéniens en révélant leurs contradictions et impostures, on retrouve chez Nizan la même volonté de déchirer les faux-semblants, d'aboyer pour effrayer les bourgeois et faire tomber les masques, par l'importance des questions qu'il pose et l'ampleur des débats qu'il suscite. Son combat en faveur de l'homme, contre l'injustice et l'exploitation et pour la révolution, avec ce qu'il implique de contradictions, constitue encore aujourd'hui un exemple à méditer. Malgré ses erreurs, Nizan représente l'une des figures essentielles et singulières nécessaires pour penser, approfondir et enrichir l'histoire philosophique et politique du XXe siècle.

[Jean-Marc Levent est né en 1962 à Paris. Il est éditeur et doctorant au département de philosophie de l'Université de Paris 8.
Il a publié Les Ânes rouges. Généalogie des figures critiques de l'institution philosophique en France (L'Harmattan 2003) et Sade une exception monstrueuse (Mille et une nuits 2003)]



Anne MATHIEU
(co-fondatrice et vice-présidente du G.I.E.N. [ancienne secrétaire, 2000-2008] ; Directrice de la revue Aden ; intervenante aux colloques du G.I.E.N. ; intervenante au colloque de Lleida de 2005)

" Je me souviens... " : D'abord, il y eut La Conspiration. J'avais quinze ans, et ce roman, comme les écrits de Sartre, de Beauvoir, me sauva des questionnements et autres mal-être de l'adolescence. Nizan lui aussi donnait un sens à ma vie, mettait des mots sur des émotions, fournissait un cadre à ma révolte. Refermant le livre, je me jurai solennellement de ne jamais être " une larv[e] en nourrice en attendant d'être [un] brillant insect[e] de cinquante ans ". Vaste programme. Venue à Nizan par les mémoires de Beauvoir qui m'amenèrent logiquement, à la même époque, à découvrir Sartre, le premier fut par la suite éclipsé par le second. Mais c'est bien les deux que je portais en bandoulière, avec intransigeance et radicalisme. Une sorte de bigote laïque, en somme.
Puis ce fut Aden Arabie. Un camarade l'évoqua, et, piquée au vif de ne pas mieux connaître celui dont je me réclamais parfois, je me jetai dans sa lecture. Je crois que je venais tout juste d'avoir vingt ans, et le virus Nizan réactivait toute sa puissance. J'aimais tout, dans Aden : la démystification de la jeunesse, des élites normaliennes, de la France, la véhémence du style. Au hasard des rencontres, je conseillais sa lecture. A ceux qui le méritaient, bien évidemment. Soumis ensuite à un implacable sondage.
La lecture d'Antoine Bloyé, quelques deux-trois ans plus tard, ne vint point édulcorer mon engouement. Bien au contraire. Quant aux Chiens de garde, je les dévorai avec ferveur, et ne manquais pas d'en distiller quelques perles lors de mes interventions et autres discussions de couloir à l'Unef-id où je militais depuis plusieurs années. " Que la philosophie reçoive les coups de trique de la Révolution ", décliné avec différentes variantes, ça faisait son petit effet. Puis vint le temps de la lecture du reste de son oeuvre, et de ses articles, découverts d'abord par la Petite Collection Maspero, puis au fur et à mesure de mes recherches, articles qui ne devaient plus me quitter jusqu'à aujourd'hui.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Depuis ces dernières années, Nizan est en effet une part indissociable de ma vie. Quelqu'un à la fois de familier et de distant, qui me passionne, m'enthousiasme, me fait rire, sourire, m'agace ; mais sur l'épaule duquel je ne tape pas. En somme un camarade que je fréquenterais assidûment tout en me maintenant à distance. Pas un de ceux que je prendrais par le bras pour aller boire un verre. En tout cas pas encore.
Mais un de ceux qui m'a offert certaines de mes plus belles rencontres, amicales, amoureuses, toujours chaleureuses, toujours fraternelles. Certains des membres de l'association sont ainsi devenus de bons copains ou des amis. Sans savoir que, préalablement, ils ont été passés au crible d'une vérification minutieuse. Car un vrai nizanien, je le repère instantanément, à une petite lumière bien spécifique qui brille aux coins des yeux.
Lisons Nizan, faisons-le lire. Parce qu'il fut un grand écrivain, et un grand journaliste. Parce que les pages du Cheval de Troie décrivant l'avortement de Catherine sont un réquisitoire contre l'intégrisme et la réaction qui sont loin d'en être à leur dernier soubresaut. Parce que Antoine Bloyé – le plus universel de ses romans, le meilleur, à mon avis – parle avec précision, émotion de la condition humaine et de l'oppression bourgeoise. Parce que les problèmes de l'héritage culturel et de la démission des intellectuels développés dans Les Chiens de garde et dans certains de ses articles sont d'une totale actualité. Parce que ses articles (relire Chronique de Septembre !), à la plume vigoureuse et précise portent haut les couleurs du journalisme engagé ; bien qu'épousant les mots d'ordre de Moscou, ce journaliste militant sut traduire avec brio les drames éthiopien, espagnol, autrichien, tchécoslovaque. Enfin, j'aime retenir de Nizan l'image de celui qui afficha la photo de Gerda Taro dans son bureau et conserva la clé de son cercueil. Dans ce monde aseptisé qu'on nous fabrique, où la moindre critique est une insulte, où l'on pervertit le vocabulaire, où la moindre révolte est présentée comme jusqu'au-boutiste, où l'on fait passer des combats légitimes pour des luttes d'arrière-garde, où l'on nous fait prendre des vessies pour des lanternes, les mots de Nizan ont encore quelque chose à nous dire.

[Anne Mathieu, née en 1969 à Argenton-sur-Creuse (36), est depuis septembre 2010 Maîtresse de Conférences à l'Université de Nancy-2. Elle a été auparavant et notamment Maîtresse de Conférences intérimaire à l'Université d'Oviedo (Espagne) ; chargée de cours à Audencia (Nantes) ; Attachée Temporaire d'Enseignement et de Recherche des Universités du Havre et de Nantes. Docteur en Littérature française, sa thèse ("Aspects de la véhémence journalistique et littéraire : Paul Nizan, Jean-Paul Sartre") a été soutenue à l'Université de Nantes en décembre 1999. Auteure de nombreux articles sur Nizan et sur Sartre, de plusieurs études sur les écrivains-journalistes des années 30 (notamment sur Magdeleine Paz), sur la guerre d'Espagne et le franquisme, sur le colonialisme et sur le style pamphlétaire aujourd'hui.
Ouvrages parus : Paul Nizan, Essais à la troisième personne, Annotations, Etablissement du manuscrit et Biographie chronologique par A. Mathieu, Préface en collaboration avec François Ouellet, Le Temps des Cerises, 2012 ; Paul Nizan, Articles littéraires et politiques, vol. 1, "Des écrits de jeunesse au 1er Congrès International des Ecrivains pour la Défense de la Culture (1923-1935)", Articles réunis, commentés et annotés par Anne Mathieu, Préface de Jacques Deguy, Nantes, Joseph K., 2005, 576 p.
Parmi ses derniers articles parus : « Une vie changée par la guerre d'Espagne (S. Téry) », La Faute à Rousseau, Revue de l'Association pour l'Autobiographie et le Patrimoine autobiographique, n° 60, « Politique et autobiographie », juin 2012, p. 26-27 ; « Renouveau de la littérature prolétarienne ? », Le Monde diplomatique.fr, « Les blogs du Diplo – Le lac des signes », 11 mai 2011 ; « Ludwig Renn, Tristan Tzara, Rafael Alberti, Louis Aragon, Egon Ervin Kisch et quelques autres... Dialogues internationalistes au service de la République espagnole dans les revues Commune et El Mono Azul », Aden, n° 9, oct. 2010 ; « Paul Nothomb (1913-2006) et le difficile roman de la guerre d'Espagne », in Mémoires du roman. La revie littéraire des romanciers oubliés. Domaine français - XXème siècle , Textes réunis et présentés par B. Curatolo et P. Renard, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2009 [réed. article de juin 2002] ; « La dénonciation d'une certaine gauche intellectuelle. De Guy Hocquenghem à Daniel Bensaïd, en passant par Serge Halimi», Sens public, oct. 2009 ; « Le vent se lève... Magdeleine Paz face au colonialisme », Aden, n° 8, oct. 2009 ; « Des romans contre l'oubli de la guerre d'Espagne », Manière de voir, août-septembre 2009 [réed. article de dec. 2006] ; « Frantz Fanon, la négritude et l'émancipation », Le Monde diplomatique, mars 2009 ; «Autour d'un fonds – Aden Arabie. Histoire pérenne d'une révolte », Revue de la Bibliothèque Nationale de France, nov. 2007 ; « Jean-Paul Sartre et l'Espagne : du "Mur" à la préface au Procès de Burgos », Roman 20-50, juin 2007 ; «Paul Nizan, L'Espagne au cœur », Aden, n° 5, oct. 20o6 ; « Virulence de Sartre journaliste aux côtés des communistes », in Sartre : Le philosophe, l'intellectuel et la politique (Dir. J.-W. Wallet et A. Münster), L'Harmattan, 2006 ; "Paul Nizan en U.R.S.S. : Et la joie ne demeura pas", Gavroche , janvier-mars 2006.
Entre autres publications : Préface à « Avant de tourner la page... /Antes de dar vuelta a la pagina», in Mirada. Regards sur la guerre d'Espagne,Toulouse, Radio-Campus Toulouse Midi-Pyrénées, déc. 2008 ; Notices sur seize manuscrits de Sartre, in Catalogue génétique général des manuscrits de Jean-Paul Sartre ITEM/ENS/CNRS, www.item.ens.fr/index, nov. 2008 ; Préfacière et auteure de la biographie chronologique de la réédition d' Antoine Bloyé aux éditions Grasset (janvier 2005).]



Serge MEITINGER
(collaborateur au 1er n° de la revue Aden)

" Je me souviens... " :J'ai eu dix-sept ans en 1968, qui fut pour moi l'année du bac. Dans les années qui ont suivi, alors que j'étais en classe préparatoire, j'ai découvert Nizan, comme beaucoup de jeunes gens de ma génération, par la lecture d'Aden Arabie avec l'importante et déterminante préface de Sartre. Une exaltation certaine naissait en nous avec le célèbre : " J'avais vingt ans... " qui nous frappait comme l'évidence même. Nous n'avions pas encore vingt ans mais nous ne voulions surtout pas nous en laisser conter. Alors que je balançais entre un engagement communiste et un engagement gauchiste, – une certaine conscience critique des enjeux et des pratiques, des graves déficiences sensibles des deux bords, m'empêchant vraiment de sauter le pas -, c'est assez naturellement, que je résolus de faire, en 1972, ma maîtrise sur Nizan qui me semblait, lui, en mesure de m'éclairer sur la nature et la portée de l'engagement. Mais, en cours de rédaction, le sujet que j'avais d'abord choisi s'infléchit, passant de " Nizan et le réalisme socialiste " à " Paul Nizan et la mort " : c'était certes traiter la même problématique d'ensemble mais sous un aspect plus résolument personnel, intime, rappelant, au-delà des rapports de classes, l'entière dimension de l'humain que je voyais douloureusement se déployer dans le style même de l'auteur. [J'ai donné le résumé de ce travail dans le n° 1 d'Aden]

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Si j'avais aujourd'hui à reprendre l'étude de Paul Nizan, je crois que je partirais de la conclusion que j'avais alors posée et qui était que le style surtout assume la part irréductible à toute analyse faite en termes de fonctionnement social ou de déterminisme socio-historique. Et, pour illustrer cette perspective, il me plairait de revenir à l'objet de notre éblouissement premier, je veux dire à Aden Arabie, pour mieux le mettre en contexte. Nous disposons des lettres écrites à sa fiancée par le jeune Normalien lors de son séjour à Aden, des poèmes essayés durant cette période et qui précédent le pamphlet sans le préfigurer exactement : de fait, l'écrivain encore débutant a médité et ménagé son effet, il a joué le rôle du pamphlétaire et monté son discours en connaissance de cause. Il ne serait pas mauvais de mettre en évidence les moyens et les résultats de cette rhétorique de la révolte, d'en analyser les audaces iconoclastes et le parfait classicisme, car ce mélange avait tout pour ravir des garçons qui, après tout, suivaient une voie analogue à celle de Nizan. Dans le reste de l'oeuvre également, il serait tentant de suivre l'évolution du style en rapport avec les thèmes abordés et de chercher le fil humain, de plus en plus humain, il me semble, qui court même parmi les brutalités inspirées par le parti pris idéologique. Ce serait vérifier que l'écrivain l'emporte toujours sur l'idéologue, l'homme sur le militant, ce que certains, post mortem, ne lui ont pas pardonné, on le sait.

[Serge MEITINGER, né en 1951, professeur de littérature française à l'université de La Réunion.
Nombreux travaux sur la poésie française moderne, de Baudelaire à nos jours (spécialiste de Tristan Corbière et de Mallarmé), sur la littérature et la poésie francophones (participe à l'édition des oeuvres de Jean-Joseph Rabearivelo). Écrit et publie aussi des poèmes.
Ouvrages : Stéphane Mallarmé (Hachette, Paris, 1995) ; Océan Indien, Madagascar - La Réunion - Maurice (anthologie de récits de voyages et de fictions, Omnibus, Paris, 1998) ; Henri Maldiney, une phénoménologie à l'impossible (direction d'un ouvrage collectif, Le Cercle herméneutique, collection Phéno, Paris, 2002)]



Jean-Paul MOREL
(intervenant au colloque de 2005)

" Je me souviens... " : Pourquoi parler à la première personne, lors même que mon " cursus " n'a rien de singulier ? Mais, bon, acceptons le jeu.
Ce que " je " puis dire pour commencer, c'est que je n'avais pas 20 ans... j'en avais 16. J'étais en Terminale S , avec pour objectif, après le Bac, de poursuivre en philosophie. Si je n'avais pas déjà eu de conscience politique, la " Guerre d'Algérie " – que l'on n'appelait pas à cette époque, rappelons-le, une guerre... – était là pour me / nous la rappeler : pour éviter l'enrôlement, et obtenir un sursis, je dus préparer la " P. M. Air ", – détail de l'histoire aujourd'hui aussi oublié...
Alors, la découverte de Nizan ? Ce fut par la " bombe " Sartre, lancée en 1960 par François Maspero, en préface à la première réédition – depuis 1931 – de Aden Arabie . Le " passeur " : mon professeur de philosophie, – que je puis bien nommer, Michel D'Hermies, lequel, sans être aveuglément " sartrien " comme c'était la mode (l' " excitantialisme ", comme disait Cami*), était tout simplement un professeur et un homme éclairé, et éclaireur.
Le " thème " sur lequel s'est cristallisé ce premier intérêt ? Le débat, naturellement, autour de l'engagement des " intellectuels ", et plus spécifiquement encore, le positionnement possible par rapport au Parti communiste – à l'intérieur ou hors de lui. L'époque nous faisait effectivement remonter trente ans en arrière...
La place n'est pas ici de rappeler les passes d'armes auxquelles s'étaient livrés et se livrèrent Sartre et Camus, Sartre et Merleau-Ponty, Sartre et le Parti communiste... Rappelons seulement que cela fit alors les belles heures de la Mutualité, qui réussit par exemple à faire salle comble avec un sujet aussi épineux que " Y a-t-il une dialectique de la nature " ? Voilà pour l' " atmosphère ".
La suite Nizan ? Elle se fit au rythme des rééditions qu'on voulut bien nous livrer. Côté essais, cette même année 1960, François Maspero rééditait Les Chiens de garde (originellement édité en 1932) – qui nous rappelait du même coup une autre victime de l'Histoire : Georges Politzer, auteur notamment de La Fin d'une parade philosophique : le Bergsonisme (publié originellement sous le pseudonyme de François Arouet en 1929, réédité seulement en... 1968, chez Pauvert). Le premier numéro de revue d'hommage à Nizan le fut d'ailleurs aussi à la veille de 68 : le numéro 1 de la revue éphémère Atoll. Et, vraiment au compte-gouttes, il nous fut offert de découvrir et redécouvrir le romancier... Nous eûmes même l'heur (bon-) de rencontrer " Rirette ".

" Nizan... Aujourd'hui ! " : la quaestio reste la même et entière, et nous attendons beaucoup de la publication de l'intégrale de ses articles, sous la responsabilité d'Anne Mathieu, chez Joseph K. (articles qui étaient, " à mon époque ", quasi inconsultables...). L'image du " traître ", dressée et à plusieurs reprises réanimée par le P.C., a fait long feu, grâce à Sartre, puis avec la première publication de ses " écrits et correspondance " par Jean-Jacques Brochier (encore chez François Maspero, en 1970), qui procéda dans sa longue présentation à une nouvelle lessive. Mais nous restons partagé. À la différence d'autres " intellectuels " du P.C., – Jean-Richard Bloch par exemple -, Paul Nizan semble avoir été un parfait " apparatchik ", qui, jusqu'au pacte germano-soviétique, en a apparemment et totalement accepté les diktats. Ce qu'il aurait pu devenir après, nous ne le saurons jamais. Comme chez nombre d'écrivains et artistes " de l'Est ", Paul Nizan nous semble avoir mené, de par son ouvre " purement littéraire ", double vie. Le devenir, depuis, d'autres " intellectuels " du P.C. ne nous a pas davantage éclairé.
* Je parle bien ici, non d'Albert Camus, mais de l'auteur de La machine à aimer , sous-titré "roman excitantialiste", paru aux Éditions Baudinière en juin 1948. Donc Cami, né à Pau en 1884, mort à Paris en 1958, un des grands humoristes de l'avant- et de l'après-guerre ­ et des deux guerres ! ­, maniant aussi dextrement le crayon que la plume. Après avoir écrit, dans les années 30, Les Mémoires de Dieu-le-Père , Le Jugement dernier ("roman prématuré"), il était tout à fait armé pour s'adapter à la mode philosophique du moment, et même devancer Sartre.

[Jean-Paul Morel, né en 1943 dans la Somme, études secondaires à Amiens (80), supérieures à la Sorbonne. Successivement professeur de philosophie, rédacteur pour diverses encyclopédies, journaliste et critique littéraire au Matin de Paris , éditeur sous l'emblème des Éditions Séguier. Est parfois confondu avec Jean-Pierre Morel ( Le roman insupportable ), avec qui il partage certains mêmes sujets de préoccupation. A participé et participe au " Maitron ", co-auteur d'une biographie d'Élie Faure, trésorier de l'Association des Amis de Henry Poulaille..]



Daniel MORVAN

" Je me souviens... " : Non, je ne me souviens pas de Nizan, c'est lui qui s'est souvenu de moi. Les transfuges communiquent entre eux par télépathie. Je ne me suis pas reconnu dans l'adolescent fatigué par des années de lycée, corrompu par une éducation bourgeoise. Je venais de la campagne, j'avais connu les étudiants maoïstes – ils avaient la détestation, mais pas le style, pas l'intransigeance superbe de Nizan. Gavés dans les élevages hors sol des Grandes Écoles, les élites bourgeoises en oublient d'aimer le monde, ne le voient même pas : chez Nizan, tout est simple.
Des campagnes rouges d'une Bretagne qui n'avait rien de " l'édredon de plume de la vie provinciale " (la province, je l'ai trouvée à Nantes), je me dirigeais, porté par l'ambition maternelle, vers l'École Normale Supérieure. Les maos étaient passés comme une bave stupide sur la terre de mes parents ; j'avais même tenté d'aimer une étudiante marxiste, j'avais donc quelque idée de la vie de l'esprit.
Un jour imprévu, j'eus mon nom sur une liste d'admission, j'étais aussitôt nu sur une balance pour la visite réglementaire, beau spécimen de Breton, me dit-on, vous êtes l'élite de la France, et j'appelai ma mère : je suis reçu, je te dis que je suis reçu ; je la sentis s'évanouir, elle rentrait tout juste de la traite des vaches ; deux mois après, sous la pluie, je ratai la porte de Saint-Cloud et engageai ma coccinelle jaune sur le périphérique parisien. Je le fis en entier, esquissant une fuite circulaire, nizanienne, qui serait ensuite l'une de mes figures favorites. Une fois, je vis luire le crâne de Michel Foucault ; Aden Arabie me suivait partout alors. J'avais trouvé l'exemplaire de la petite collection Maspero à Rennes, et lorsque je voulais voir celui que je ne serais jamais, j'ouvrais ce livre. Nizan était ma conscience
malheureuse, j'allais comme lui dans les " cuves sonores " des cinémas, jusqu'à tourner un film sur l'agonie. Des campagnes, de la paysannerie, du trésor de silence amassé dans l'ennui des champs.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Aujourd'hui, j'accomplis le chemin en sens inverse, infiniment : après tout, Nizan aussi est passé du papier bible au papier journal, qu'importe le
métier. Il a couvert le Tour de France, moi les courses en sac de Gréez-sur-Roc – égalité . Je viens de quitter le périphérique et le mythe de l'écrivain du peuple, j'écris des romans sans rien demander à personne ; je porte Normale Sup comme une petite médaille qui m'aide à me souvenir de ma mère, et j'ouvre Nizan pour me souvenir de la colère.

[Daniel Morvan, né en 1955 à Morlaix, est ancien élève du lycée Chateaubriand (Rennes) et de l'École normale Supérieure de Saint-Cloud (1976-1980). En 2002, il a publié un polar, Miss Bella Donna , suivi en 2004 de La fille du sorbier (Diabase), roman qui prend pour toile de fond la relation Rilke-Pasternak-Tsvétaïeva. Il est par ailleurs journaliste au quotidien Ouest-France à Nantes]



André NOT
(ancien adhérent du G.I.E.N. ; ancien collaborateur de la revue Aden ; intervenant aux colloques de 2002 et 2005 ; intervenant au colloque de Lleida de 2005)

" Je me souviens... " : Le récit de ma découverte de Nizan n'a rien de bouleversant. En fac, dans les années 60, j'en avais entendu parler, comme tout le monde et j'étais capable, tout juste, de citer la phrase liminaire d'Aden Arabie dont j'ignorais d'ailleurs s'il s'agissait d'un roman, d'un récit de voyage ou de tout autre chose. L'expression "chien de garde", en 68, était devenue insulte quasi automatique. Ca aussi, je savais que ça renvoyait à Nizan, mais sans plus.
Il m'a fallu attendre un "retour à Sartre" (via Bernanos... les chemins de la passion sont tortueux !) pour envisager de le lire. J'ai commencé par Antoine Bloyé dont la lecture n'a pas été une révélation. Par contre mes rencontres successives avec La Conspiration puis Le Cheval de Troie ont été capitales. J'ai alors vu se dessiner "grandeur nature" un monde imaginaire fascinant, éclairé enfin par les lectures d'Aden Arabie et des Chiens de garde (trouvé chez un bouquiniste dans l'édition Rieder originale).
Mais ceci se passait en des temps très récents (fin des années 80, à peu près.). Voilà, tout est dit.

[André Not, né en 1947, est professeur de littérature française à l'Université de Provence. Il a publié dans la revue Aden : " L'écriture du corps dans Le Cheval de Troie ", n° 2, octobre 2003 et " Bloyé et Nizan, ironistes associés de La Conspiration ", n° 3, octobre 2004]



Pascal ORY
(Adhérent au G.I.E.N. depuis 2002 ; Membre d'Honneur du G.I.E.N. [ancien président, 2002-2005 et vice-président, 2005-2006] ; membre du Comité de Lecture de la revue Aden)

" Je me souviens... " : A cause de vous, je suis obligé de rechercher dans mon souvenir l'origine de mon intérêt passionné pour Nizan – et je ne trouve rien. Preuve supplémentaire de ce que la question de l'"origine" est toujours biaisée... Tout ce que je peux dire est que je suis tombé, d'abord, sous le charme d'une voix – celle d'Aden Arabie et de La Conspiration. Sans doute parce qu'en dernière analyse, c'est là que tout se joue. Une voix, qui était, je pense, aussi celle du préfacier de 1960, puisqu'on ne peut pas découvrir aujourd'hui ce texte dense et fulgurant sans lire le superbe chapitre supplémentaire des Mots que Sartre nous a écrit – nous a offert – pour y entrer.
Et cet enchantement s'est mué, oui, en passion quand j'ai découvert, par un rapide survol d'une biographie qui, à cette époque, n'était connue que dans ses grandes lignes, que la "vie" de l'"auteur" s'était mise, et de manière terrible, à ressembler à son "oeuvre", et qu'on ne lui avait, même, pas épargné une extra-ordinaire vie posthume.
Rirette n'avait pas encore écrit (ni songé à écrire, ou dicter) ses "libres mémoires". Il faut croire que je me suis senti investi d'une mission : contribuer, à mon tour, après Jean-Paul, après Jean-Jacques et quelques autres, à faire connaître Paul-Yves, à " défendre sa mémoire " ; plus contre la calomnie – quoique.- mais contre l'oubli. Ca n'avait qu'un lointain rapport avec mon sujet de thèse, mais peu importait : comme pour mes premiers livres, qui portèrent sur la Collaboration, j'écrivais sous le coup d'une forte nécessité morale, un point, c'est tout. J'étais, aussi, à la même époque, membre d'une organisation politique de gauche (je le suis toujours, et de la même) ; ça a dû jouer, n'est-ce pas ?
Nous devions être au début des années 1970. Un peu plus tard, un séjour (1973-1976) à la Fondation Thiers (sic), où ma chambre donnait juste, et en accès direct, sur la bibliothèque d'un ancien pensionnaire comprenant en bonne place la collection complète de Commune a fait le reste. Ce n'était plus, ensuite, qu'une question de temps : un détail. Je n'ai pas écrit ce livre ; il s'est écrit, dans une sorte d'allégresse sombre.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Près d'un quart de siècle plus tard, l'amitié d'Anne Mathieu m'a donné l'occasion de me rappeler au souvenir de Paul-Yves, par la présidence du GIEN. Merci, Anne – et salut, mon vieux !

[Pascal Ory est né en 1948 à Fougères (45). Il est professeur d'histoire à la Sorbonne (Paris 1).
Il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages portant sur l'histoire culturelle et politique des sociétés contemporaines, notamment Les Collaborateurs, 1940-1945 (Le Seuil) et 1889, l'Expo universelle (Complexe). Derniers en date : Du fascisme (Perrin, 2003), L'Histoire culturelle (PUF, 2004) et Paul Nizan. Destin d'un révolté (Complexe, réédition, 2005)]



Guy PALAYRET
(adhérent au G.I.E.N. depuis 2001 et membre de son Conseil d'Administration ; Rédacteur en chef de la revue Aden depuis le n° 6)

" Je me souviens... " : Ma rencontre avec l'oeuvre de Nizan date de 1970. " J'avais vingt ans . ", et je venais d'intégrer l'E.N.S. de Saint-Cloud (devenue depuis E.N.S. Lyon) ! Notre cursus prévoyait que nous effectuerions notre licence de Lettres modernes en relation avec les programmes de Paris X-Nanterre. Une UV, qui s'intitulait, je crois, " Littérature et politique ", comportait entre autres l'étude de deux oeuvres : Notre jeunesse de Péguy et Antoine Bloyé de Nizan. Je connaissais le premier de nom, pas du tout le second. Le contexte de l'époque donnait à ce genre d'étude une coloration particulière. Le climat était très politisé, beaucoup d'élèves de l'école étaient gauchistes, (la Gauche Prolétarienne d'Alain Geismar abritait ses ronéos dans les sous-sols de l'Ecole, au vu et au su de presque tous.) d'autres, les " révisos ", dont je faisais partie, adhéraient au P.C.F.. L'oeuvre de Nizan, réhabilitée par la fameuse préface de Sartre à Aden, commençait à être étudiée (je pense au livre pionnier de Jacqueline Leiner) après le long silence qui avait suivi la campagne de calomnies à la fin de la guerre. Elle constituait entre ces deux camps un enjeu ambigu et paradoxal, dont d'autres ont parlé bien mieux que je ne saurais le faire, en étudiant les réceptions successives de l'oeuvre nizanienne.
Antoine Bloyé rencontrait en moi des échos assez confus : issu d'un milieu modeste, propulsé par une suite étonnante de coups de chance dans une école prestigieuse, je m'y sentais très mal à l'aise, étranger, " surclassé " (au-dessus de ma condition, mais aussi dépassé par l'érudition de mes camarades). La trajectoire d'Antoine, en filigrane celle de Pierre Bloyé, entrait en résonance avec mon histoire personnelle. Tout naturellement le déroulement de l'UV nous conduisit à lire tous les romans, Aden Arabie, Les Chiens de garde, à nous intéresser à l'homme, et à son destin singulier. Un jeune (alors..) assistant de Saint-Cloud, Jean Goldzink, a servi à cet instant de " passeur " .
Trois ans plus tard, en 1973, l'agrégation en poche, je déposai un sujet de thèse d'Etat sur la critique littéraire dans la presse de gauche et d'extrême gauche des années 30 : j'avais l'ambition (folle) de cerner la naissance d'une critique littéraire marxiste en France dans ces années là. Je découvris le Nizan critique littéraire, et très vite je compris qu'il était le seul dont les articles pouvaient encore être lus par d'autres que les historiens et les érudits. Le livre de Susan Suleiman ( Pour une nouvelle culture, chez Grasset) qui proposait alors un corpus choisi de ces articles me confirmait dans cette idée. Pendant la dizaine d'années où je travaillais avec plus ou moins d'intensité à ce travail universitaire, j'ai fréquenté Nizan, avec d'autres, par rapport à d'autres : les écrivains prolétariens, les surréalistes, Aragon bien sûr, mais aussi Guéhenno, Chamson, Victor Serge, le débat allemand (Lukacs, Brecht, Benjamin) et bien d'autres, comme Malraux. J'ai croisé à cette époque beaucoup de chercheurs qui travaillaient sur des sujets voisins, comme Henri Béhar, Jean-Luc Rispail, aujourd'hui décédé, et Danielle Bonnaud-Lamotte, à qui je voudrais réserver plus particulièrement une place, celle du coeur, dans ces quelques lignes.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Je me suis éloigné de tout cela il y a vingt ans, au milieu des années 80, lorsque j'ai décidé d'abandonner mon travail. Il n'était plus pour moi, depuis, qu'un jalon dans mon parcours personnel, lorsqu'une lettre, à la trajectoire capricieuse, me rejoignit. C'était un mot d'Anne Mathieu qui m'informait de la création du G.I.E.N. et me demandait si je voulais y participer. Le reste est une histoire de nostalgie (de mes travaux de l'époque), de sympathie (que j'ai aussitôt éprouvée pour Anne Mathieu après l'avoir rencontrée), d'intérêt (pour une génération de jeunes chercheurs aux approches nécessairement autres que les miennes à l'époque, mais absolument passionnantes, avec l'accès à des documents essentiels).
Il semble bien que le temps est venu pour une approche de Nizan qui, tout en conservant le caractère passionné, partisan, qui est inhérent à l'homme et à l'oeuvre, lui restitue sa vraie place, dans un contexte où les prises de position militantes, aussi bien des années 47-50 que 68-75 ont perdu de leur acuité immédiate, et où les sources d'information permettent de mieux comprendre ce qui s'est passé. J'ai pu constater, en effet, en renouant avec le G.I.E.N., que les années 30 qui ont été ma passion de jeunesse entrent dans l'Histoire, ce qui en change, me semble-t-il, le statut. Des événements comme celui de la " vente " Breton le confirment, dans un contexte différent mais qui m'est aussi très cher. J'ai toujours eu l'impression personnelle que, tous les dix ou quinze ans, des moments de ma vie cessaient d'être " actifs "et tombaient dans ce que j'appelle dans mon lexique personnel : " la mémoire ". Dans le cas de Nizan, deux pages successives se sont tournées, mais peut-être pour en ouvrir une troisième.

[Guy Palayret est né à Tunis en 1950. Après des études à l'Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud en 1969, il a obtenu l'agrégation de Lettres Modernes en 1972. Il a démarré en 1973 une thèse d'Etat sur le sujet : " Orientations de la critique littéraire dans la presse de gauche et d'extrême gauche (1927-1939) " . De ce travail qui ne sera jamais mené à terme subsistent une dizaine d'articles écrits seul ou en collaboration dans les années 1980-89 et publiés dans la revue Mélusine, la revue Europe, certaines publications du CNRS ou des actes de colloque de cette époque]



Marcel PARENT
(adhérent au G.I.E.N. depuis 2005)

" Je me souviens... " : Ou plutôt je ne me souviens pas. Nizan fait partie de mon patrimoine génétique culturel. Je le connais depuis toujours. Par mon père. Ils avaient le même âge. Ils étaient de la même génération communiste. Ils avaient surtout ce point commun d'avoir refusé le pacte germano-soviétique et d'avoir rompu avec le Parti communiste. Mon père quelque trois semaines avant Nizan. Mais peu importe. J'ai d'abord connu Nizan, avant même d'en avoir lu une ligne, par son refus du pacte germano-soviétique.
Dans la bibliothèque paternelle, à côté de L'Histoire socialiste de la Révolution française de Jean Jaurès, des Misérables de Victor Hugo, de Germinal de Zola, d'ouvrages de Barbusse et aussi de Fils du Peuple , il y avait Antoine Bloyé . J'y découvrais que, de la terre à l'usine et de l'usine à l'Université, les Parent et les Nizan avaient suivi des chemins parallèles et sans doute subi les mêmes lois du déterminisme. Ceci créait des liens. On était du même monde. Le Cheval de Troie me replongeait dans le milieu ouvrier et populaire dont j'étais issu.
Mon éducation politique s'est faite dans la dissidence et, en classe de 1 ère en 1950, au grand étonnement de mon professeur de lettres – car à ce moment-là Nizan était complètement tombé dans l'oubli -, dans une dissertation sur la littérature engagée, je faisais moins référence à Sartre ou Camus qu'à Nizan, Koestler et Victor Serge.
Les personnages de La Conspiration m'étaient très proches, familiers de mon monde intérieur, comme pouvaient l'être Julien Sorel ou Fabrice Del Dongo, à un degré moindre Rastignac ou Lucien de Rubempré, mais aussi Bardamu ou Antoine Roquentin.
Je n'ai lu Aden Arabie que plus tard. Trop tard pour que sa première phrase me marquât. Il est vrai que je n'appartiens pas à la génération de ceux qui ont découvert Nizan par ce livre et la préface de Sartre.

" Nizan.... Aujourd'hui ! " : Je me réjouis que, enfin, justice lui soit rendue, qu'il ait re(?)trouvé toute sa place dans l'histoire et dans le monde des lettres, que de nombreuses études mettent en valeur l'actualité de sa pensée, car, dans le monde de libéralisme débridé et de capitalisme sauvage que nous vivons, nous avons besoin de sa lucidité, de sa rigueur sans faille et de son intelligence.

[Marcel Parent, né en 1932 au Palais-sur-Vienne (87), agrégé de Lettres Modernes, a exercé les fonctions de Proviseur, Inspecteur pédagogique régional et Inspecteur général de l'Education nationale. Sorte de Chien de Garde en somme. Mais il s'en amuse. Il a écrit des romans et des essais, largement axés sur la mémoire des années trente.
Ses trois derniers ouvrages parus sont : Butte rouge, histoire d'une piscine (2003), Camarade, Camille, militant communiste limousin (2005), Georges Guingouin, les écrits et les actes (2006), édités au Temps des Cerises. Doit paraître en novembre 2006, Paulhan citoyen , aux Editions Gallimard]



Jean-Claude PINSON

" Je me souviens... " : Automne 1966, j'arpente insolent les couloirs de Louis-le-Grand : c'est décidé, adieu la khâgne et l'internat. Il est urgent de militer à plein temps (remous à l'Union des Etudiants Communistes dont je suis adhérent, la fondation de l'U.J.C.(ml) est pour décembre, mon casier est plein de tracts jusqu'à la gueule).
J'ai vingt ans à peine et porte un costume hérité d'un grand-père cheminot, aiguilleur de son état à la gare de Nantes-Etat. Joue avec au gandin pour draguer sur le Boul'Mich. Dandysme funèbre : l'aïeul vient de mourir. Mais dandysme politique aussi, car c'est comme une armure que j'endosse la pelure du héros (il a fait Verdun, fait dérailler des trains, milité à la C.G.T.). Une armure pour n'être plus " corrompu par les humanités ". Pour aller faire le coup de poing au Quartier Latin contre les fachos, aussi bien que pour descendre dans le caveau du " Chat-qui-pêche ", où je passe alors la nuit à m'enivrer sous les voûtes de la sonnerie aux vivants que Don Cherry joue à la pocket-trumpet.
Nizan, sûrement, est passé par là. Car j'ai lu, quelques mois plus tôt, en hypokhâgne, Aden Arabie . Pas envie, plus envie, de m'agréger à la " troupe orgueilleuse de magiciens " que la République entretient rue d'Ulm (c'est pourtant là, autour de la ronéo, que nous aurons notre Q. G.).
Nitre et Sarzan. Car, d' Aden Arabie , nous lisons sans doute d'abord la Préface. Brève période en effet où nous ne jurons que par Sartre, à qui nous avons envoyé nos premiers écrits (nous : trois ou quatre khâgneux et hypokhâgneux entraînés par Michel Guérin, nantais lui aussi). Visite au Maître, qui me félicite pour quelques poèmes révoltés. Mais tique quand je lui parle de Tel Quel où déjà dérivent mes sympathies littéraires.
Ai-je lu aussi, à cette même époque, Antoine Bloyé ? Je ne sais plus. Rétrospectivement en tout cas, j'y trouve la panoplie idéale pour saisir mon affaire : ancêtres cheminots, Nantes (" la ville d'où l'on ne déménagera plus "), Saint-Nazaire où je passerai près de vingt ans à conspirer en pure perte, et la question surtout, la lancinante question de la classe ouvrière qu'on quitte.

" Nizan... Aujourd'hui ! " :Nizan, pour ne pas s'endormir. Pour garder, en littérature et dans la vie, le sens de la colère (il est facile de la laisser s'éteindre dans un monde où aboient de plus en plus de chiens de garde).
Nizan, pour ne pas perdre de vue la réalité de la lutte des classes (quelque changées qu'en soient les données). Mais aussi (ce n'est pas forcément contradictoire) pour oser se désassembler, se dépeupler (même si pour écrire on a besoin d'un " peuple qui manque "). Pour garder vif ce sens de la démission (qui n'est pas le renoncement), dont il a su faire preuve au moment du pacte germano-soviétique. N'être jamais en laisse, quoi qu'il en coûte.
Nizan, aussi, pour une certaine idée du roman, où continueraient de peser, comme elles pèsent dans la réalité, les parts de l'histoire et du social. Nécessaires ingrédients d'un roman vraiment " poïkilos " (bariolé) – et en même temps contrepoids aux tentations d'une narration trop dandy (ou " shandy ").

[Jean-Claude Pinson est né en 1947. Enseigne la philosophie à l'Université de Nantes.
A publié une dizaine d'ouvrages, notamment des essais sur la poésie contemporaine ( Habiter en poète , Champ Vallon, 1995 ; Sentimentale et naïve, Champ Vallon, 2002) et des livres de poésie. Derniers titres parus : Free Jazz , Joca Seria, 2004 (poésie); L'art après le grand art , éditions Cécile Defaut, 2005]



Nicolas PLANCHAIS
(adhérent au G.I.E.N. depuis 2001 ; collaborateur régulier de la rubrique "Comptes rendus" de la revue Aden)

" Je me souviens... " : J'avais trente ans. Et je revenais du Tadjikistan. Nous étions à Paris, deux amis évoquant l'influence de nos grands frères respectifs. Le sien était maoïste et lui avait appris à faire la vaisselle dans un esprit prolétarien. Le mien était trotskiste et avait couvert les murs de notre chambre d'affiches en noir et blanc : " Tout le pouvoir aux soviets ". Jeune bourgeois, j'avais appris le Russe et l'Albanais. Lui, jeune provincial monté à Paris pour faire l'IDHEC, s'était plongé dans la lecture de Nizan. Il m'en parla avec nostalgie comme d'une passion de jeunesse à laquelle on a renoncé. Il tira de sa bibliothèque Les Chiens de garde dans la petite collection Maspero et me l'offrit. En rentrant, je feuilletais dans le métro sans vraiment accrocher. Pourtant, le week-end suivant, en explorant la bibliothèque de la maison de campagne familiale, je découvris la petite collection Maspero au complet sur Nizan : il y avait le bleu que j'avais déjà, mais aussi le vert et jaune. Mieux encore, il y avait Aden Arabie dans les cahiers libres n°8, avec la préface de Sartre. Cette porte fut la bonne et je m'y engouffrai aussitôt.
J'avais, quelques années plus tôt, caressé des rêves de fortune outre-mer comme planteur d'eucalyptus au Vietnam, puis comme vendeur de sucre en morceau dans l'ex-U.R.S.S. et je poursuivais maintenant, en cours du soir aux Arts et Métiers, des études de commerce sur les grands marchés internationaux de matières premières. La pseudo nouvelle mondialisation et ses instruments financiers inégaux m'apparaissaient plus clairement dans toute leur horreur. Face au credo libéral de mes professeurs, à la résignation des élèves, la révolte de Paul me réconfortait.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Mais je fus définitivement ferré, en découvrant dans le sommaire de Paul Nizan, Intellectuel communiste, un texte, " Sindobod Toçikiston " : Nizan avait été à Douchanbé en 1934, soixante ans avant moi. Je décidai de me rendre à l'I.M.E.C., alors rue de Lille non loin de mes chères Langues'O. En consultant les archives, dont les originaux dactylographiés de " Sindobod " et du " Tombeau de Timour ", une émotion particulière me saisit lorsque je pris son passeport avec ses cachets d'entrée en U.R.S.S., puis son petit calepin où étaient inscrits ses rendez-vous à l'hôtel Métropole de Moscou que je connaissais bien.
Mes recherches n'ont alors pas abouti à grand chose, sinon de lire avec délectation Antoine Bloyé et La Conspiration. Mais j'avais laissé mon adresse sur les registres de l'I.M.E.C. Deux ans plus tard, c'est par ce biais que Anne Mathieu me contacta avant de m'inviter au colloque de Nantes. Et c'est encore elle, qui, plus tard, en me demandant de l'aider à annoter "Sindobod", m'obligea à une lecture plus attentive pour faire une découverte. Le kolkhoze en construction où Nizan et Henriette avaient séjourné était celui-là même que j'avais sillonné pendant un an pour sa reconstruction après la guerre civile tadjik. C'était pure coïncidence si j'avais humé le même air chaud et sec, la même nuit, la même poussière des routes du district de Wakhsh. Seulement désormais, j'en arrive à inventer, presque quotidiennement, le moyen d'écrire un mail, de passer un coup de fil, de faire une recherche, une course, des voyages en Belgique, ou au minimum, d'orienter la conversation à propos de Paul Nizan.
PS : Après une telle tirade, j'en ai bien pour deux jours de tranquillité. Existe-t-il un patch ?

[Nicolas Planchais, né en 1964 à Paris, est comédien et voix-off]



Renaud QUILLET
(adhérent au G.I.E.N. depuis 2003 et membre de son Conseil d'Administration ; collaborateur régulier de la rubrique "Comptes rendus" de la revue Aden ; intervenant au colloque de 2005 )

" Je me souviens... " : " J'avais vingt ans ". Nous sommes à la fin des années 70. La citation sert de prétexte à un sujet de rédaction donné chaque année par ma mère, professeur de lettres. Première occasion de rencontrer Nizan, que sa mort précoce nimbe pour moi comme pour bien d'autres d'une aura romantique, semblable à celle d'Alain Fournier ou de Gérard Philipe.
Un peu plus tard, Maman m'incite à lire La Conspiration. C'est un volume rouge relié du Club français du Livre. Il contient une photo de l'auteur, qui certes n'est pas vraiment beau : le fameux strabisme inverse de celui de Sartre. Mais un physique intéressant. Je suis conquis par le livre. Le thème, un peu. Les sentiments, beaucoup. La perfection et la souveraineté du style, surtout. Qui dans mon panthéon personnel le place près de Stendhal, Flaubert, Zola.
Un peu plus tard, la lecture d'Aden, puis d'Antoine Bloyé, plus tard encore du Cheval de Troie. Je n'acquiesce pas toujours au fond : quant à moi, j'aime et je respecte mes parents et mes maîtres, et ne rejette pas en bloc la France criblée par Les Chiens de garde ; et puis peut-on avoir été honnête, intelligent et pourtant apparatchik ? Mais je le reconnais bien comme un contemporain capital.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Vingt ans ou un peu plus après la première rencontre, l'attirance est toujours vivante, qui a perduré et s'est trouvée des justifications plus argumentées. L'entrée dans le monde des adultes, la recherche historico-politique n'ont pas fané le charme de naguère. Chronique de Septembre force au contraire le respect comme modèle de combinaison réussie de rigueur dans l'analyse et de clarté dans l'engagement. Laissons à d'autres, mieux armés, de revenir sur l'héritage proprement littéraire, qui, même s'il est artificiel de le prendre à part, nous semble se défendre très bien – et de mieux en mieux – lui-même.
Mais ne fuyons pas la question qui peut fâcher : a-t-il encore quelque chose à nous dire, ce vaillant kominternien ? Je répondrai franchement oui, et ce n'est pas la seule rupture de 1939 qui le sauve à mes yeux : le Nizan des années 30 n'est pas plus réductible au stalinisme que Barrès à l'antidreyfusisme ou Bainville au maurrassisme. Au-delà des erreurs et des aveuglements, une vie et une oeuvre dont l'historien prend mieux aujourd'hui la mesure de l'épaisseur et des arborescences, et qui en imposent à l'intelligence et à la conscience civique. Pour autant, le dernier Nizan est bien celui de l'engagement dans une querelle qui est peut-être le pivot de notre histoire contemporaine. La béance de son destin nous donne par surcroît licence de spéculer : qu'eut-il fait de 1940 à . ? De fantasmer sur d'hypothétiques rencontres : de Gaulle, Fanon, Guevara.
Destin vécu, rêvé : et toutes les raisons, pour paraphraser Sartre, d'étudier, éclairer et transmettre " Nizan vivant ".

[ Renaud Quillet, né en 1967 à Albert (Somme), est agrégé d'histoire et docteur en histoire contemporaine de l'Université de Picardie Jules Verne, où il enseigne à l'Institut Universitaire de Formation des Maîtres. Ses thèmes de recherche concernent avant tout l'histoire politique des XIXème et XXème siècles, et spécialement celle de la gauche républicaine et révolutionnaire en France depuis 1848 et des communautés, réseaux et lieux politiques et culturels en temps de paix et en temps de guerre. Il s'intéresse aussi notamment à l'histoire politique, culturelle et sociale des intellectuels et des écrivains. Il a ainsi participé au colloque "Paul Nizan" de novembre 2005 au lycée Henri IV.
Publications : La gauche dans la Somme (1848-1924), Préface de Jean-Jacques Becker, Amiens, Editions Encrage, "Hier", 2009. Prépare actuellement une biographie de Jules Barni (1818-1878), philosophe kantien et homme politique républicain ]



Laurence RATIER
(adhérente au G.I.E.N. depuis 2004 et Secrétaire de celui-ci ; Responsable des Bulletins Bibliographiques depuis le n° 4)

" Je me souviens... " : Quand j'ai rencontré l'oeuvre de Nizan, j'étais encore lycéenne. Je devais être en seconde quand une de mes camarades, d'un an plus âgée, admiratrice inconditionnelle de Simone de Beauvoir, me prêta Les Mémoires d'une jeune fille rangée et La Force de l'âge. C'est là que je rencontrai Nizan, qui ne fut d'abord pour moi qu'une silhouette entrevue, au fil des pages, en compagnie de ces fantômes de papier qui avaient nom Olga, Lise ou Pierre Bost. Et puis, en classe de philosophie, je découvris Antoine Bloyé. Nous étions alors au milieu des années soixante. Jean Rouaud n'avait pas encore écrit Les Champs d'honneur, ni Annie Ernaux La Place et rien dans les oeuvres que l'Université offrait en pâture à notre sagacité n'évoquait avec cette proximité le quotidien d'une petite ville de province et le cours monotone et réglé des existences qui s'y déroulaient. Et surtout, le roman de Nizan ne se contentait pas de restituer cet univers, il l'ordonnait, lui donnait un sens, et sur les traces de son anti-héros, ces vies anonymes accédaient à la dignité rassurante d'un destin.
Lorsque, à la fin des années soixante et au tout début des années soixante-dix, François Maspero réédita Nizan dans sa petite collection de poche, je me plongeai dans Les Matérialistes de l'Antiquité, Les Chiens de garde et Aden Arabie, puis dans le recueil de lettres et d'articles intitulé Paul Nizan intellectuel communiste. Etudiante en Lettres classiques à la Sorbonne, je choisis tout naturellement le roman de Nizan comme sujet de maîtrise. Curieuse de revoir l'édition originale que j'avais autrefois eue en mains, j'en fis la demande à la Bibliothèque Sainte-Geneviève où je passais des soirées studieuses. On m'apprit que cet ouvrage faisait partie du Fonds Jacques Doucet et n'était accessible que sur autorisation spéciale. Devant mon insistance, les portes du sanctuaire s'entrouvrirent et, presque seule dans la petite salle de la Réserve au rez-de-chaussée, je pus avec émotion contempler l'exemplaire de la bibliothèque du couturier-collectionneur, dans un état de conservation parfait. Lorsque je voulus le feuilleter, je m'aperçus que les feuillets n'étaient pas coupés. Non sans quelque solennité, on m'apporta alors un coupe-papier de corne et je m'appliquai à découronner les pages d'une main qui tremblait un peu. Mon mémoire de maîtrise fut bien sûr très scolaire et sans grande originalité. Paralysée par une admiration excessive, je n'avais su que redire, dans une prose très marquée par le jargon de l'époque, ce que Nizan avait magnifiquement mis en scène dans son roman : le naufrage personnel d'un homme au fur et à mesure de son ascension sociale. Je n'étais sans doute pas consciente alors que cet itinéraire emblématique était aussi celui de mon propre père, cinquième enfant d'une famille de paysans sans terre de Franche-Comté, qui n'avait échappé à la condition d'ouvrier agricole qui lui était promise que pour se retrouver enfermé dans la peau d'un clerc de notaire de province.
Cependant, l'obligation de gagner ma vie m'arracha aux délices de la recherche désintéressée et je devins professeur de français dans un collège de la banlieue de Nancy. De loin en loin, je relisais Nizan dont les oeuvres, et singulièrement Antoine Bloyé, connaissaient cette consécration posthume que représentent la parution en livre de poche et l'adaptation télévisuelle.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Et puis un jour, au hasard d'une recherche sur Internet, Nizan me fit signe à nouveau, et c'est ainsi que j'adhérai au G.I.E.N.

[Laurence RATIER, née en 1949 à Marmande (47), a effectué des études de Lettres classiques à Bordeaux, puis à Paris et a soutenu en 1971 un Diplôme d'études supérieures sur " Antoine Bloyé ou le roman de la négativité ". Après un court passage dans l'enseignement, elle entre à la Bibliothèque Nationale en 1977. Elle est actuellement chef du service de Littérature française au département Littérature et art]



Marleen RENSEN
(adhérente au G.I.E.N. depuis 2002 et Secrétaire-adjointe de celui-ci ; intervenante aux colloques de 2002 et 2008)

" Je me souviens... " : que j'ai découvert l'oeuvre de Paul Nizan comme une jeune étudiante néerlandaise. En 1996, j'ai fait des études à l'Université d'Hull en Angleterre, en participant au programme européen d'échange Erasmus. Là-bas, j'ai suivi un cours sur la littérature française engagée de la première moitié du vingtième siècle.
La Conspiration de Nizan a été un des romans que nous avons lus, à côté des livres d'Aragon, Beauvoir et Sartre. Nizan était un grand inconnu pour moi, au contraire de Beauvoir et Sartre qui sont lus — et traduits — à grande échelle aux Pays-Bas. Je n'avais pas compris grand chose de La Conspiration, mais quelques phrases m'avaient pourtant frappé immédiatement, comme par exemple la suivante : « Personne ne pense avec plus de constance à la mort que les jeune gens, bien qu'ils aient la pudeur de n'en parler que rarement : chaque jour vide leur paraît perdu, la vie ratée [...] C'est ainsi que Laforque et ses amis restaient si tard éveillés, comme pour multiplier leurs chances ». J'avais reconnu dans ce roman la quête existentielle des étudiants de mon âge, particulièrement l'impatience inquiétante de faire quelque chose d'important sans savoir précisément quoi. Nizan avait exprimé mes propres sentiments, non encore traduits par des formules ou des phrases exactes. Bien sûr, j'avais également rencontré des idées similaires — sur la vie et sur la mort — dans d'autres livres, ceux des existentialistes et de Sartre en particulier. Mais il me sembla que Nizan les avait traitées avec plus de vigueur et avec nettement plus de passion.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : De retour aux Pays-Bas, j'approfondis mon intérêt pour l'oeuvre de Nizan et je décidai de consacrer mon mémoire de maîtrise à La Conspiration. Ensuite, en 1998, j'ai commencé une thèse de Doctorat à l'Université d'Amsterdam sur des écrivains français dans les années trente. Nizan y est une des figures principales. Il est donc demeuré dans mon travail et dans ma vie, même à présent, où j'ai bouclé ma thèse. Et mon intérêt pour l'homme et l'écrivain n'a pas faibli puisque j'envisage d'introduire son œuvre auprès du public néerlandais qui ne connaît guère son nom.
A mon avis il n'est pas seulement important en tant que porte-parole notoire de sa génération. Sa valeur tient aussi à ses romans, dans lesquels on trouve de belles images sur la vie, la mort, l'amour, l'amitié et l'adolescence qui peuvent plaire également aux lecteurs d'aujourd'hui.

[Marleen Rensen, née à 1974 à Goirle, Les Pays-Bas, est enseignante et chercheuse lié à l'Université d'Amsterdam.
Dernières textes sur Nizan publiés : « Entre Bergson et Sartre. Le temps dans 'La conspiration' de Paul Nizan », Aden, n° 3, 2004 ; « Malraux ? Alors vous êtes Paul Nizan ! L'amitié entre André Malraux et Paul Nizan », ibid., n°2, 2003.
A paraître : Lijden aan de tijd. Franse intellectuelen in het Interbellum.]



Anne ROCHE
(ancienne adhérente du G.I.E.N.)

" Je me souviens... " : Je me souviens de Sartre.
J'étais étudiante à Paris, et j'achetais mes livres, quand j'en achetais, à la librairie Maspero. La mode, paraît-il, c'était " Faucher chez Masp ", c'était le titre d'un article de France-Observateur , je crois ( l'ancêtre très lointain de l'actuel Nouvel Observateur ) . Je n'étais pas contre le vol en soi, mais j'étais contre le vol chez Maspero, parce qu'à l'époque c'était une des très rares librairies où ce n'était pas surveillé, où on pouvait faucher sans risque : et puis, faucher chez Maspero, ça voulait dire mettre en difficulté un des très rares éditeurs qui militaient contre la guerre d'Algérie, pour le Tiers Monde. Alors, je payais mes livres, quand j'avais de l'argent pour les livres.
Un jour, j'ai vu un livre au titre bizarre, Aden Arabie . Le nom de l'auteur ne me disait pas grand'chose, mais la préface était de Sartre. Je l'ai acheté. J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. Sartre avait raison : il fallait laisser ce jeune homme parler à ses frères ( à ses sours aussi, pourquoi pas, mais le mot "frères" me convenait).
Je ne connaissais pas Pluvinage, ni la lecture qu'en avait faite Aragon : je découvrais, comme les lecteurs de L'Huma l'avaient découvert avant guerre, un traître, mais la différence avec les lecteurs de l' Huma , c'est que moi je savais, grâce à Sartre, que ce n'était pas un traître, que les traîtres c'étaient les autres.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Depuis, les choses se sont un peu compliquées. J'ai lu beaucoup d'autres choses, sur le pacte germano-soviétique entre autres. J'ai lu Les Communistes , la version autorisée et la précédente. C'est pas mal, comme roman ( il faut le dire aujourd'hui, parce que ce n'est pas vraiment dans l'air du temps). J'ai lu tout Nizan. Quand j'ai été prof, j'ai même fait des cours sur lui, dans la mesure où on trouvait ses ouvres rééditées. Antoine Bloyé . Le Cheval de Troie . Je ne me suis risquée qu'une année à mon préféré, La Conspiration . J'ai lu tous ses articles politiques, ceux que Maspero avait publiés, et puis en dépouillant des revues.
Il me semblait ne rien avoir écrit sur Nizan. Si, finalement, quelques pages dans Les Ecrivains et le Front populaire . Mais j'aime mieux citer une trace plus légère, à la toute fin du livre que j'ai dirigé sur Boris Souvarine et La Critique sociale : " Tant de textes plus récents sont morts. Mais aucun des rédacteurs de La Critique sociale n'aurait désavoué la question posée par les héros de La Conspiration au moment où ils fondent leur propre revue, La Guerre civile : "Est-ce que l'un de vous est assez corrompu pour croire que nous travaillons pour l'éternité ? "

[Anne Roche est l'auteur notamment de Des années trente, groupes et ruptures (en collaboration avec Christian Tarting), Editions du CNRS, 1985 ; Le Front populaire et les écrivains (en collaboration avec Géraldi Leroy), Presses de la Fondation Nationale des Sciences politiques, 1986 ; Boris Souvarine et La Critique sociale (dir.) , La Découverte, 1990, Laure. Une rupture (Correspondance de Colette Peignot avec Boris Souvarine) , Editions des Cendres, 1999, Autobiographie, journal intime et psychanalyse (en collaboration avec Anne Clancier et J.F.Chiantaretto), Anthropos, 2005.]



Angels SANTA et Ramon USALL
(Adhérente au G.I.E.N. depuis 2003 et Présidente de celui-ci ; les deux ont été collaborateurs au n° 4 de la revue Aden et intervenants au colloque du G.I.E.N. de 2005 ; A. Santa a été l'organisatrice du colloque de Lleida de 2005 )

" Je me souviens... " : Quand nous avons commencé nos études à la Faculté de Philosophie des Lettres de l'Université de Barcelone, à la fin des années soixante, le nom de Paul Nizan n'évoquait rien pour nous. Il s'agissait d'un nom obscur derrière lequel il y avait une légende que nous ne pouvions ni de près ni de loin soupçonner. Par contre, le nom de son ami Sartre renfermait pour nous, comme pour beaucoup de jeunes de notre génération, une précieuse signification : il était devenu l'un de nos indiscutables maîtres à penser.
La révolution de Mai 68 mit Nizan à la mode parmi les étudiants français. Nous avons suivi passionnément la révolte de Mai. Mais les consignes des étudiants français qui parvenaient jusqu'à nous n'étaient pas précisément celles qui concernaient Paul Nizan. Et, si elles nous étaient parvenues, certainement il eût été difficile pour nous de faire la liaison. Nizan vint à nous par d'autres chemins. Notre première image de lui fut celle de l'érudit de la philosophie grecque, grâce à un professeur de philo, Emilio Lledó. Épicure nous porta vers Nizan. Sa vision d'Épicure, qu'il considérait comme l'auteur d'une philosophie salvatrice parce qu'elle rendait à l'homme la confiance en soi-même, en détruisant les mythes qui entravaient sa liberté, était très séduisante. La personnalité de Nizan se dessinait derrière la courte introduction à la sélection de textes qui constituent Les Matérialistes de l'Antiquité. Les textes choisis parlaient aussi un langage très éloquent. La hantise de la mort et la hantise du bonheur de l'homme apparaissaient avec toute leur clarté.
Nous devons à Sartre la deuxième image de Nizan. Nous avons préparé une thèse de licence sur Sartre qui nous a conduit à une lecture détaillée de ses oeuvres. Plusieurs visages de Nizan émergent des oeuvres de Sartre : le meilleur est sans doute celui qu'il nous montre dans la préface d'Aden Arabie. Mais il ne faut pas oublier les autres. Il se trouve présent dans Les Chemins de la liberté ainsi que dans les oeuvres autobiographiques de sa compagne Simone de Beauvoir...De leurs mains il vint jusqu'à nous et il devint familier...
Toutes ces images différentes, tous ces visages complexes de Nizan sortis des oeuvres du couple célèbre de l'existentialisme, éveillèrent en nous une curiosité profonde. Comme presque tout le monde, le premier pas pour approfondir notre connaissance de Nizan, nous le fîmes en nous plongeant dans le monde littéraire et politique qui avait mené à son abandon du parti communiste au moment du Pacte germano-soviétique au début de la 2ème guerre mondiale. Mais la lecture de ses romans, Antoine Bloyé, Le Cheval de Troie et surtout La Conspiration, nous fit découvrir un écrivain, dans le sillage de Stendhal, qui nous fascina et auquel nous vouâmes notre admiration et respect... Cela fut l'origine de la thèse de Ramon Usall sur Nizan et de travaux d'Angels Santa à propos de lui.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Nizan demeure aujourd'hui pour nous un point de référence majeur. Nous nous intéressons à son oeuvre littéraire, à sa diffusion en Espagne et à l'étranger et nous profitons de toutes les occasions qui nous sont données pour la faire connaître. Ainsi La Conspiration a fait partie plusieurs fois du programme de la matière Littérature française du XXe siècle à l'Université de Lleida. Nous essayons en même temps de parler de lui dans les forums qui nous sont offerts ; Angels Santa présente au colloque " Escrituras y reescrituras del viaje " qui se tient à l'Université de La Laguna de las Islas Canarias du 2 au 6 mars 2005 une communication intitulée : " Aden Arabie de Paul Nizan, viaje iniciático ". Nous pensons qu'il faut pour lui une place de premier plan dans le domaine de la culture française à côté de Sartre et des écrivains les plus représentatifs du XXème siècle.

[Ramon Usall, né le 28/07/1945 à Alguaire (Lleida), est professeur de français au lycée Joan Oró de Lleida. Il a auparavant enseigné la phonétique française à l'Université de Barcelone à Lleida. Il a fait une thèse sur L'amour et la mort dans l'oeuvre de Paul Nizan (Editions de la Universitat de Barcelona,1984) sous la direction du professeur de philosophie Emilio Lledó, académicien espagnol, qui privilégiait l'aspect philosophique de cette thématique]

[Angels Santa, née le 17/06/1948 à Lleida, est professeur de Littérature Française à l'Université de Lleida. Elle enseigne la littérature contemporaine, a fait sa thèse sur Roger Martin du Gard, et a publié plusieurs articles sur Nizan et son oeuvre] [Ils préparent un colloque sur Nizan et Sartre pour décembre 2005 à l'université de Lleida]



Chris SHORLEY †

" Je me souviens... " : « Le 6 février offrit aux romanciers un incident qui figure déjà dans bon nombre d'ouvres antérieures à Munich. » C'est Raymond Queneau qui, lors de la préparation de ma thèse doctorale, m'a ainsi montré la voie, en évoquant, en 1944, l'impact littéraire de l'affaire Stavisky. C'est seulement un peu plus tard que j'ai découvert cette déclaration plus immédiate de Paul Nizan : « Personne n'est capable d'écrire en 1935 la suite des livres de 1933. [.] On verra peut-être un jour que le 6 février établit un clivage dans les lettres comme dans la politique. » Déclaration qu'il vient confirmer cette même année avec Le Cheval de Troie , où il salue « un combat [.] qui avait fait irruption dans le monde ».
Depuis, au cours d'une longue étude sur les « années tournantes » qui constituent la charnière de l'entre-deux-guerres, je n'en finissais pas de repérer les traces de celui qui a si bien su prévoir l'essentiel d'une situation on ne peut plus précaire, et d'en trouver une imagerie à l'avenant. Même dans le fameux « Cahier de revendications » ( NRF , décembre 1932), Nizan envisage « un tas de décombres où marchent les actionnaires, les généraux ».
Ensuite, en examinant une nouvelle thématique de l'économie dans Voyage au bout de la nuit , Le Chiendent ou encore La Condition humaine , je retrouve l'extraordinaire diatribe contre Homo Economicus, dans un texte qui les précède tous. Et alors que, chez Céline, les « fidèles » de la banque « n'avalent pas l'Hostie. Ils se la mettent sur le cour », déjà chez Nizan les bourgeois « participent à la nature mystique d'un être qui n'existe pas. Ils absorbent leurs hosties de capital ». Dans le même sens, la révélation d'un employé dans Le Chiendent - « Il n'y a pas d'argent comptant, il n'y a que de fictives opérations de banque » – fait écho à cette autre phrase d' Aden Arabie : « Le genre de possession et de profit bourgeois les sépare de tout ce qui est réel : ils connaissent seulement des signaux et de féeriques contacts à distance. »
En ce qui concerne la littérature des colonies, autre domaine de mes recherches, la même constatation s'impose. En 1932, Georges Simenon fait son reportage L'Heure du nègre , où il fustige, entre autres, les abus de la construction d'un chemin de fer : « Le Congo-Océan tue en moyenne un nègre par traverse et un blanc par kilomètre » ; également, dans Terre d'ébène (1929), Albert Londres savait qu' il y « trouverai[t] couchés plus de nègres que de traverses ». Mais Nizan avait déjà cerné le problème dans toute son ampleur : « La terre connue, arpentée, cadastrée, les gens d'Europe l'ont mise en coupe [.]; les sauvages vertueux sont des clients et des esclaves [.]. Avec l'Eucharistie arrive le travail forcé du Brazzaville-Océan».

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Puisqu'il a fallu un titre susceptible de capter la notion centrale de seuils, de fissures, de scissions, de transitions, j'ai emprunté une image-clé de Claude-Edmonde Magny, intitulant l'ouvrage Beyond the Maginot Line . Mais il n'y a rien d'étonnant si l'épigraphe est de Nizan, et, plus précisément, d' Aden Arabie : « Au-delà de cette ligne de partage des eaux ». Tout ceci dit, et le travail en question maintenant terminé, l'ouvre de Nizan continue et continuera à vivre et à évoluer, comme l'a souligné Maurice Arpin il y a quelques années. Mais elle est loin d'avoir cessé d'inspirer.

[Chris Shorley, (1948 à Kettering en Angleterre-2007), a fait des Etudes de langues vivantes à l'Université d'Oxford et est Maître de conférences à Queen's University Belfast. Il a publié des Monographies sur Queneau et Malraux ; des articles et effectué des communications sur divers aspects de la fiction et de la culture française du XX e siècle (Gide, Céline, Chamson, Duhamel, Drieu la Rochelle, Louis Malle.) A paraître : Beyond the Maginot Line : French Fiction and 'les années tournantes' . En préparation : étude sur Simenon ]



Benjamin STORA
(collaborateur au n° 8 d'Aden)

" Je me souviens... " : Je me souviens de Nizan quand je suis entré au Comité Central de l'O.C.I., en 1977. J'avais 26 ans, et j'étais responsable du « Travail étudiant ».
Pendant l'été 1977, je m'en souviens parfaitement, j'étais chez des amis en Provence, je m'ennuyais un peu, et, dans la bibliothèque, il y avait La Conspiration . J'avais entendu parler de Nizan, avant, quand j'étais lycéen, mais je ne l'avais pas lu. Je pris La Conspiration , et ça a été un des chocs de ma vie militante. Un choc profond, véritable.
Pour moi, d'emblée, ce fut le thème de la trahison. Parce que je commençais à douter de mon engagement révolutionnaire. « Est-ce que moi-même je ne suis pas un traître ? ». Par le seul fait de douter.
Je commençais en effet à douter d'un certain nombre de choses, notamment de la fameuse irruption du « grand soir ». Je me posais des problèmes d'insertion sociale : cinq ans que j'étais permanent. Comment concilier l'appartenance communiste et le réel ? Par le syndicalisme étudiant, j'étais confronté au réel ; mais ce rapport au réel, je l'appréhendais comme synonyme de trahison. Et puis, le fait de se poser la question de quitter l'appareil, c'était trahir une famille, dans tout ce que ce terme peut comporter. « Si je fais des choix personnels, individuels, est-ce que je ne suis pas conduit dans un engrenage qui va me conduire de l'autre côté ? » .
Soit la révolution, soit la trahison.
Enfin, j'avais le sentiment, en lisant La Conspiration , qu'il s'agissait de quelqu'un qui jouait à trahir ; que c'était aussi le livre où Nizan annonçait sa « trahison ». Quand Nizan a écrit ce livre, est-ce qu'il ne savait pas qu'il allait partir ? N'adoptait-il pas alors la mauvaise conscience de celui qui allait « trahir » ?

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Nizan est revenu comme une grande figure par le développement de mes études sur la guerre d'Algérie.
C'est par l'engagement de Sartre, la préface de ce dernier à Fanon, que Nizan est revenu. Je me suis souvenu de Nizan engagé, de celui qui doute, de sa fidélité et de ses interrogations à la fois.
Nizan est revenu aussi par Camus. Je me suis de suite posé la question de l'attitude de Nizan par rapport à l'affrontement Sartre/Camus. Est-ce que Nizan n'aurait pas douté, comme Camus ?
Enfin, aujourd'hui, Nizan reste pour moi une référence.

[Benjamin Stora, né en 1950, à Constantine (Algérie) est Professeur d'Histoire du Maghreb à l'INALCO.
Derniers ouvrages publiés : La guerre d'Algérie , avec Mohammed Harbi, Paris, Ed Hachette, coll « Pluriels » ; Imaginaires de guerre. Les images des guerres d'Algérie et du Vietnam, Paris, Ed La Découverte, poche, 2004]



Claudine VUILLERMET
(ancienne adhérente du G.I.E.N.)

" Je me souviens... " : Je me souviens du jour où j'ai vu La Chinoise de Godard.
Je me souviens de mon étonnement devant cette fiction qui se mêlait à la réalité.
Je me souviens de la présence de Francis Jeanson et du nom Aden.
Je me souviens que ce nom a évoqué pour moi , l'ami de Sartre dont Simone de Beauvoir parlait dans Les Mémoires d'une jeune fille rangée .
Je me souviens que j'ai acheté Aden Arabie, peu de temps après avoir vu La Chinoise .
Je me souviens que ce livre était habité de toutes ces références. Il faisait écho s à mon vécu de jeune fille qui voulait absolument être moins rangée que sa mère et qui avait été élevée dans une famille anti-colonialiste.
Je me souviens que je confondais l'auteur, le narrateur. Je rêvais à Aden.
Je me souviens que Paul Nizan est longtemps resté, pour moi, l'auteur d'un seul livre.
Puis, dans un petit théâtre parisien, j'ai rencontré Henriette. Elle m'a accordé son amitié. J'ai commencé à me rendre régulièrement chez elle. Elle parlait de Paul-Yves.
J'ai décidé d'acheter les romans. Tous les romans.
Mais voilà, dans mes librairies préférées, les ouvres de Nizan étaient devenues introuvables.
Je me suis donc rendue à la bibliothèque et j'ai emprunté Antoine Bloyé, Le Cheval de Troie, La Conspiration. Tandis que Rirette me parlait de Bourg-en-Bresse et de Nantes, je lisais toutes ces histoires. Sans aucune distance.
A dix ou douze ans, j'avais lu Le grand Meaulnes , écrit par cet auteur d'un seul livre que mon grand-père avait connu. Aux alentours de trente ans, je dévorais les romans d'un auteur dont la femme était devenue une amie, une confidente. Ces écrivains morts tous les deux au front , ont été pour moi plus vivants que mes contemporains. Lire, dans cette proximité-là, exclue l'analyse. Je lisais Nizan, non avec ma tête, mais avec mes tripes. Et c'était encore plus vrai pour Le Cheval de Troie. En effet, je suis de cette génération de femmes qui a eu la chance de " profiter " des acquis du procès de Bobigny et de la loi Weil. J'étais née juste au bon moment pour jouir de certains plaisirs, sans courir le risque de mourir comme Catherine.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Des critiques osent qualifier Le Cheval de Troie de roman réaliste socialiste. Le rapport entre l'intime et le politique a dû leur échapper. Là se situe, pour moi, la modernité de Nizan.
Dans l'ouvre de Nizan, les ouvriers ne sont pas des héros. A l'endroit où des hommes voudraient acquérir le droit de participer à l'Histoire, il y a toujours des petites histoires qui se tissent. A mi-chemin entre la volonté et la honte, à la charnière entre la lucidité et l'impuissance, entre le désir et la mort, les personnages nizaniens ont provoqué en moi une reconnaissance, qui relevait aussi bien de l'identification que de l'éveil critique. J'étais à la fois dans l'histoire, et spectatrice de l'histoire. Le militant qui se voudrait acteur de l'Histoire, découvre souvent qu'il n'en a été qu'un spectateur plus ou moins lucide.
En écrivant cela, je ne peux m'empêcher de penser à un autre écrivain né un demi siècle plus tard, dans une famille bourgeoise, provinciale. Il s'agit de Bernard-Marie Koltès. Dans Une part de ma vie, Koltès dit : " je trouve le monde occidental d'une arrogance terrible par rapport au reste de la terre ". Koltès a été mon contemporain. J'ai lu Nizan en me reconnaissant dans le refus de cette arrogance-là. C'est de ce refus dont nous avons besoin.
Il faudrait peut-être relire Nizan à la lumière d'"un Koltès", pour dire sa modernité.

[Claudine Vuillermet née à Paris en 1949, enseignante, a soutenu une Maîtrise d'Etudes Théâtrales sur Heiner Müller (direction : Jean François Peyret). Détachée aux Ecrivains Associés du Théâtre puis à La Compagnie de La Mer, elle s'est consacrée à la pratique théâtrale avec les jeunes enfants et à l'écriture dramatique. J'avais vingt ans, en cours de publication, témoigne de l'influence, que la parole de Nizan exerça sur la génération 68]