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« Que pas une de nos actions ne soit pure de la colère » (Aden Arabie, 1931)

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Pierrick LAFLEUR
(adhérent au G.I.E.N. depuis 2003 et membre de son Conseil d'Administration ; ancien responsable des rubriques "Comptes rendus" (2005-2011 ; co-responsable en 2010-2011), aujourd'hui le plus proche collaborateur du responsable de ces rubriques, Fabrice Szabo)

" Je me souviens... " : J'ai "découvert " Nizan par Semprun, par le biais d'un ami (qui sévit aujourd'hui au Monténégro) et qui m'incita à lire Netchaïev est de retour. Lucien Herr, Nizan, le groupe d'étudiants de La Conspiration, autant de découvertes auréolées du romantisme de la révolte politique, matinée de beaucoup d'intellectualisme, pour l'étudiant assez sage que j'étais. Je mis d'ailleurs pas mal de mois à réussir à me procurer dans les librairies d'occasion de Lyon les livres de Nizan, La Conspiration précisément puis Aden Arabie, ce qui, à vrai dire ajoutait à ma curiosité. Le déclic toutefois, qui conduisit Nizan à entrer dans mon Panthéon personnel (si je puis utiliser cette image que Nizan n'aurait sans doute pas approuvée !) se fit avec Antoine Bloyé. Grâce à ce livre, j'allais le découvrir, je faisais le point avec ma propre histoire familiale. Antoine Bloyé me permit tout d'abord de renouer (symboliquement) avec un grand-père que je n'avais pas connu, qui était un exact contemporain de Nizan (enfance à Nantes comprise). Cet orphelin, eut, comme Antoine Bloyé, une carrière professionnelle tout entière vouée aux chemins de fer, et dut gravir un à un les différents échelons professionnels. Et du coup, mon propre parcours d'ingénieur s'inscrivait dans la continuité du sien, comme les générations de Bloyé conduisait à la " réussite " d'Antoine. De l'autre côté de la médaille, Nizan me permettait aussi de mettre des mots sur mon propre malaise, écartèlement et colère tout à la fois, lié aux différences entre un milieu social d'origine modeste et le milieu auquel ma " réussite " scolaire me faisait accéder. Lire Nizan, c'était donc aussi lire les façons qu'avait eues cet homme de donner des formes à cette colère, pour le meilleur de l'engagement et, parfois, le pire de l'aveuglement.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Fondamentalement, la dimension humaine – au sens large – chez Nizan, et dans son oeuvre, reste celle qui m'importe aujourd'hui le plus. Une grande partie de la pertinence (y compris politique) et de la justesse de ton des romans viennent, me semble-t-il, de l'intégration de la dimension sociale dans ce qu'elle a de plus concret (le vécu des personnages, pour prendre un terme un peu banal et générique). Même dans les situations des romans les plus directement reliées à des positions politiques, rien n'est jamais manichéen et, au contraire, il existe toujours un " tremblé " des personnages et des sentiments, comme un portrait photographique pris sur le vif. Pour l'écrire autrement, on n'a jamais le sentiment chez Nizan le romancier que les personnages sont sacrifiés au discours politique. Ils ont toujours leur chance, leur moment pour exprimer leur vérité (quelle qu'elle soit). L'éthique de l'homme, du militant, passe dans l'oeuvre en traitant ses personnages comme libres et égaux.
L'autre dimension, liée d'ailleurs à mes yeux à la précédente de manière très profonde, qui me tient à coeur chez Nizan, est sa réflexion angoissée sur la mort. L'âge aidant, les fils deviennent à leur tour des pères et s'interrogent tout simplement et, peut-être tout aussi profondément, sur la condition humaine et sur ses limites. La naïveté de Nizan, imaginant que l'U.R.S.S. pouvait avoir réglé le problème de l'angoisse face à la mort, comme son désarroi au retour de son voyage, provoque une émotion et une sympathie (le terme est impropre) pour un homme capable de ces élans. Alors, c'est vrai qu'on relit Antoine Bloyé une fois encore et qu'on se dit qu' " aussi longtemps que les hommes ne seront pas complets et libres, assurés sur leurs jambes et la terre qui les porte ", décidément, il sera toujours urgent de relire Nizan. C'est aussi, sans doute, une lecture à la hauteur du monde désenchanté d'aujourd'hui.

[Pierrick Lafleur, né le en 1967 à Nantes, ingénieur et exerçant cette profession dans le domaine des Télécoms. Travail de thèse en cours sur la représentation des savants et ingénieurs dans le cinéma français des années Trente (EHESS).
Articles publiés dans le n° 42 de 1895, Revue de l'Association Française de Recherche en Histoire du Cinéma sur " La représentation de l'ingénieur dans le cinéma colonial des années Trente " et dans le n° 3 d' Aden sur "L'Ingénieur comme classe sociale : regards " communistes " et représentations cinématographique "]