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« Que pas une de nos actions ne soit pure de la colère » (Aden Arabie, 1931)

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De Cayenne au quai des brumes
* n° 16 de la revue Aden. Paul Nizan et les années trente (mai 2018)   Avant-propos de Fabrice Szabo Philip [ ... ]

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Février 1934 et les écrivains français
* n° 15 de la revue Aden. Paul Nizan et les années trente (novembre 2016)  

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Amour et lutte des classes * n° 14 de la revue Aden. Paul Nizan et les années trente (octobre 2015) *
 

Index de l'article


Pierre-Frédéric CHARPENTIER
(adhérent au G.I.E.N. depuis 2001 et ancien membre de son Conseil d'Administration ; membre du Comité de Lecture de la revue Aden et collaborateur régulier à celle-ci et plus précisément à sa rubrique "Comptes rendus" ; intervenant aux colloques de 2002, 2005 et 2012)


" Je me souviens... " : J'ai découvert Nizan vers la fin des années 80 lorsque j'étais sur le point de passer mon bac. Mon père, alors professeur de Lettres, guidait discrètement mes choix littéraires en me faisant passer des livres qu'il estimait. Un jour, il me mit entre les mains Aden Arabie, dont il conservait un exemplaire de l'édition Maspero avec la couverture à rabat, vert kaki. Je devais être à une période de ma vie, avant la vingtaine, où je traversais de ces moments de mal-être à la croisée des choix d'études et sentimentaux. En un mot : ça n'allait pas fort. Ouvrant ce petit ouvrage sans trop de curiosité, à la manière d'un devoir de politesse, je demeurai stupéfait en lisant les premiers mots : " J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. " Merde ! Il en fallait du culot à celui qui avait écrit ça. Et puis, cela avait la force de l'évidence. Je mesure la banalité de mon propos, mais le fait est que ça me parlait, que je me sentais concerné. Pourtant, cette phrase me bloqua longtemps dans la lecture de Nizan. A chaque fois que je prenais le livre, je buttais sur elle et, faute de savoir la surmonter correctement, je ne comprenais pas très bien ce que Nizan disait au sujet de l'École normale supérieure ou des maîtres à penser de la philosophie bourgeoise, tandis qu'Aden et ses réalités coloniales me paraissaient loin. Faute de références et de connaissances suffisantes, j'étais dérouté par le fait que cette phrase inaugurale à la fois si intime et si universelle puisse déboucher sur des univers parallèles et militants dont j'ignorais tout. Il me fallut donc du temps pour faire mon apprentissage de Nizan, plusieurs années avant de lire Antoine Bloyé et La Conspiration. De fait, conscient du plaisir que recouvre la découverte de l'oeuvre, j'ai parcouru d'autres de ses récits – plus historiques (Chronique de septembre, les Matérialistes) ou journalistiques (dans Paul Nizan intellectuel communiste, le recueil qu'en fit Jean-Jacques Brochier) – en retardant pendant des années la lecture du Cheval de Troie. En le parcourant pour la première fois, il y a quelques années seulement, j'eus l'impression de découvrir une sorte d'inédit précieux.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : L'actualité littéraire de Nizan peut paraître étrange. D'un coté, elle renvoie à une forme d'âge d'or de l'intelligentsia française, celui des écrivains de l'entre- deux-guerres, et plus particulièrement des grands enjeux des années trente, dont l'écrivain fut partie prenante par ses écrits. C'est donc – du point de vue de l'historien – le premier intérêt que de lire et relire Nizan de nos jours, pour mesurer l'engagement de l'intellectuel à sa juste mesure et s'imprégner de ces enjeux d'alors, en s'apercevant au passage que nombre d'entre eux valent encore de nos jours. Mais l'héritage de Nizan ne peut se limiter à cette vision somme toute " utilitaire " de son rôle et de ses écrits. Il faut voir derrière cela l'écrivain de haute race dont l'oeuvre fut interrompue en pleine maturation, apprécier son ironie mordante mais jamais gratuite, son sens du détail et de la formule. Il y a enfin cette découverte permanente d'écrits oubliés ou peu disponibles, comme ses articles, dont l'examen établit à lui seul la richesse et la pertinence. Nizan y apparaît au centre d'une cosmogonie intellectuelle faite de rencontres, de liens, de polémiques ou de comptes-rendus de lectures où se croisent pêle-mêle Sartre – forcément ! – Lacan, Gide, Cartier-Bresson, Herr, Aron, Politzer, Céline, Lévi-Strauss, Péri, Capa, Friedmann, Malraux, Brunschvig, Drieu la Rochelle, Thorez, Alain, Barbusse, Mounier, Freud, Beauvoir, Lefebvre, etc. A travers elle, c'est le portrait d'une époque complexe et fascinante qui ressurgit et qui suffit à répondre à la question posée.

[Pierre-Frédéric Charpentier, né en 1969 à Tours, a soutenu une thèse d'histoire sur Les intellectuels français de la Drôle de Guerre à la défaite (1939-1940), sous la direction de Pascal Ory.
Il a publié deux articles dans les premiers numéros de la revue Aden (n°1 : " Paul Nizan démissionne du Parti Communiste : une réception critique " et n°2 : " L'intellectuel et le sens de l'histoire : Paul Nizan et le pacte germano-soviétique "), contribué aux repères biographiques du volume 1 des articles complets de Paul Nizan, paru en 2005 chez Joseph K (textes réunis, annotés et présentés par Anne Mathieu), et prépare l'édition du Journal de guerre (1940-1941) de Valentin Feldman, à paraître chez Farrago au début 2006]