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« Que pas une de nos actions ne soit pure de la colère » (Aden Arabie, 1931)

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De Cayenne au quai des brumes
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* n° 15 de la revue Aden. Paul Nizan et les années trente (novembre 2016)  

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Amour et lutte des classes * n° 14 de la revue Aden. Paul Nizan et les années trente (octobre 2015) *
 

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Daniel MORVAN

" Je me souviens... " : Non, je ne me souviens pas de Nizan, c'est lui qui s'est souvenu de moi. Les transfuges communiquent entre eux par télépathie. Je ne me suis pas reconnu dans l'adolescent fatigué par des années de lycée, corrompu par une éducation bourgeoise. Je venais de la campagne, j'avais connu les étudiants maoïstes – ils avaient la détestation, mais pas le style, pas l'intransigeance superbe de Nizan. Gavés dans les élevages hors sol des Grandes Écoles, les élites bourgeoises en oublient d'aimer le monde, ne le voient même pas : chez Nizan, tout est simple.
Des campagnes rouges d'une Bretagne qui n'avait rien de " l'édredon de plume de la vie provinciale " (la province, je l'ai trouvée à Nantes), je me dirigeais, porté par l'ambition maternelle, vers l'École Normale Supérieure. Les maos étaient passés comme une bave stupide sur la terre de mes parents ; j'avais même tenté d'aimer une étudiante marxiste, j'avais donc quelque idée de la vie de l'esprit.
Un jour imprévu, j'eus mon nom sur une liste d'admission, j'étais aussitôt nu sur une balance pour la visite réglementaire, beau spécimen de Breton, me dit-on, vous êtes l'élite de la France, et j'appelai ma mère : je suis reçu, je te dis que je suis reçu ; je la sentis s'évanouir, elle rentrait tout juste de la traite des vaches ; deux mois après, sous la pluie, je ratai la porte de Saint-Cloud et engageai ma coccinelle jaune sur le périphérique parisien. Je le fis en entier, esquissant une fuite circulaire, nizanienne, qui serait ensuite l'une de mes figures favorites. Une fois, je vis luire le crâne de Michel Foucault ; Aden Arabie me suivait partout alors. J'avais trouvé l'exemplaire de la petite collection Maspero à Rennes, et lorsque je voulais voir celui que je ne serais jamais, j'ouvrais ce livre. Nizan était ma conscience
malheureuse, j'allais comme lui dans les " cuves sonores " des cinémas, jusqu'à tourner un film sur l'agonie. Des campagnes, de la paysannerie, du trésor de silence amassé dans l'ennui des champs.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Aujourd'hui, j'accomplis le chemin en sens inverse, infiniment : après tout, Nizan aussi est passé du papier bible au papier journal, qu'importe le
métier. Il a couvert le Tour de France, moi les courses en sac de Gréez-sur-Roc – égalité . Je viens de quitter le périphérique et le mythe de l'écrivain du peuple, j'écris des romans sans rien demander à personne ; je porte Normale Sup comme une petite médaille qui m'aide à me souvenir de ma mère, et j'ouvre Nizan pour me souvenir de la colère.

[Daniel Morvan, né en 1955 à Morlaix, est ancien élève du lycée Chateaubriand (Rennes) et de l'École normale Supérieure de Saint-Cloud (1976-1980). En 2002, il a publié un polar, Miss Bella Donna , suivi en 2004 de La fille du sorbier (Diabase), roman qui prend pour toile de fond la relation Rilke-Pasternak-Tsvétaïeva. Il est par ailleurs journaliste au quotidien Ouest-France à Nantes]