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« Que pas une de nos actions ne soit pure de la colère » (Aden Arabie, 1931)

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De Cayenne au quai des brumes
* n° 16 de la revue Aden. Paul Nizan et les années trente (mai 2018)   Avant-propos de Fabrice Szabo Philip [ ... ]

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Février 1934 et les écrivains français
* n° 15 de la revue Aden. Paul Nizan et les années trente (novembre 2016)  

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Amour et lutte des classes * n° 14 de la revue Aden. Paul Nizan et les années trente (octobre 2015) *
 

Index de l'article


Jean GUILOINEAU
(ancien adhérent du G.I.E.N.)

" Je me souviens... " : J'ai déjà raconté cette histoire. Celle de ma rencontre avec Aden Arabie. Car on peut rencontrer un livre comme on rencontre un homme ou une femme qui change votre vie.
C'était donc au début de l'année 1962. En février. Dans un café de la montagne Sainte-Geneviève, à deux pas de la place du panthéon, Philippe Léotard m'a montré un petit livre qu'il venait de dévorer, dans la collection "les Cahiers libres", chez Maspero. Il m'en a cité les deux premières phrases : "J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie".
Comment peut-on lire à vingt ans une phrase comme celle-ci et rester indifférent ? Comment font-ils, ceux qui l'ont lue et qui ont continué à vivre comme avant ? De quelle cécité, de quelle surdité sont-ils atteints ? Nos amis d'alors "avaient une belle vieillesse de professeurs retraités devant eux et une triste jeunesse de futurs professeurs derrière eux".
Oui, tout nous menaçait de ruine.
Depuis tant d'années, je cherchais un chemin dans ce chaos des origines qu'était notre monde. La guerre d'Algérie ressemblait à l'Enfer de Dante et le gaullisme triomphant à un purgatoire où il nous faudrait passer notre jeunesse. Ce régime qui s'installait dans le mépris de tous et le sang des fellaghas torturés (nous avions lu La Question d'Henri Alleg dans nos lycées de province) nous avait appris que la démocratie pouvait n'être qu'un discours et une apparence. Nous savions vaguement, sans bien comprendre comment cela fonctionnait, que des mouvements étranges de capitaux faisaient hurler de petits courtiers pauvres autour de la corbeille de la bourse, agitaient les téléscripteurs des banques et réjouissaient de graves messieurs décorés dans des conseils d'administration. Comme nous étions loin de tout ça ! Comme nous le sommes encore ! Nous marchions dans les rues de Paris en criant des slogans à la face des flics. Ce régime nous avait appris l'humiliation et la haine. "Il y avait un plan merveilleusement établi pour faire oublier les maux présents et leurs remèdes".
J'ai emprunté à Philippe le livre de ce Paul Nizan, dont je n'avais jamais entendu parler, et je l'ai lu d'une traite, séance tenante, dans le décor sordide de ce petit café de la rue Laplace. Comment dire, plus de 40 années après, la fièvre, le désespoir, l'exaltation, en un mot la révolte immense qui s'est emparée de moi en ces instants ? J'avais déjà connu cette fièvre une dizaine d'années plus tôt en lisant un autre livre, acheté par hasard à un marchand de livres d'occasion, sur un marché de province : les Fleurs du mal, d'un certain Charles Baudelaire. Ce sont des rencontres qui changent le sens – la signification et la direction – d'une existence, comme la passion que l'on éprouve pour une femme. "Vous vous croyez innocents si vous dites : j'aime cette femme et je veux conformer mes actes à cet amour, mais vous commencez la révolution".
Alors la vie est devenue une sorte de combat avec l'ange. Ou plutôt avec le diable. Il allait falloir se battre pour échapper à la ruine à laquelle on nous destinait. En un mot, comme le disait Nizan : rester vivants. Il nous faudrait pour cela savoir choisir nos professeurs. Les couloirs de la Sorbonne étaient toujours les mêmes, avec les fresques de Puvis de Chavanne. " Des fantômes y régnaient sur des troupes d'enfants vivants qui redoutaient leurs fantômes. Ces enfants étaient menacés de se laisser réduire eux-mêmes à ce poids de fumée; heureusement quelques-uns d'entre eux venaient goûter au sang noir que répandaient pour eux des idées, de grands hommes. Il y a en avait même qui absorbaient assez de sang pour être assurés de rester toute leur vie parmi les vivants".

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Je n'ai jamais rendu Aden Arabie à son légitime propriétaire. Aux lignes soulignées au style bille bleu par Philippe, se sont ajoutés celles que j'ai soulignées au feutre noir. Je vois des notes dans les marges : "Conspiration 10 – 22″, "Enfance 14-18″. Le livre a perdu la première page de couverture. Philippe est mort il y a deux ou trois ans, dans une clinique de Saint-Cloud, les jambes brisées, le corps lourd d'alcool. Il était resté vivant, mais à quel prix ! Ma fille a eu vingt ans en décembre de 2004. Je lui ai offert Aden Arabie.

[Jean Guiloineau, né janvier 1939, à Abondant (28), est traducteur et écrivain]