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« Que pas une de nos actions ne soit pure de la colère » (Aden Arabie, 1931)

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Sarah GUILBAUD

" Je me souviens... " : Je me souviens de mes quinze ans, de ces phrases de Paul Nizan : " J'avais 20 ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie ". J'avais quinze ans, je ne connaissais rien de Nizan, même pas son nom, mais il y avait ces phrases, notées sur un papier, sans référence, que l'on m'avait données pour cet anniversaire. Je trouvais que c'était déjà valable, que ce n'était pas un âge forcément très amusant, je me demandais ce que ce serait à vingt ans. Cette phrase, à jamais retenue, c'est la première chose que j'ai sue de Nizan. Et puis un jour, son nom. Enfin identifier l'auteur de ces mots, d'où ils venaient, de ce livre, Aden Arabie , ouvert, vite refermé, manque de maturité, peut-être.
Je me souviens d'Anne Mathieu, nous aurions pu nous croiser dans la ville où nous avons grandi sans rien savoir l'une de l'autre, mais ce n'est pas arrivé. Je me souviens d'Anne Mathieu à Nantes, c'est là que nous nous sommes rencontrées, à la fin de l'année 2002, elle portait un chapeau. Je me souviens de sa passion – et tellement de conviction à propos de Nizan, son nom répété, cinquante fois prononcé au cours de la conversation. Je me souviens qu'elle souriait, ses yeux brillaient, elle tenait dans ses mains le premier numéro de la revue Aden.
Je me souviens d'Anne Mathieu disant que " Paul Nizan est l'un des intellectuels les plus brillants des années trente, un des rares capables de rivaliser avec un Aragon ou un Malraux ", ou racontant sa mort " idiote " en 1940, une balle perdue à travers une lucarne. Et ce roman perdu, enterré dans un champ pour échapper aux Allemands, jamais retrouvé finalement. Je me souviens qu'elle est capable de parler des heures de la vie et de l'ouvre de Nizan, mais aussi de faire des kilomètres pour chercher le manuscrit caché. Je me souviens de ses recherches pour le livre à venir, les écrits journalistiques et politiques de Paul Nizan, rassemblés en plusieurs tomes, annotés, un gros projet. Je me souviens des romans et du pamphlet qu'elle citait, Les Chiens de garde , Antoine Bloyé , Le Cheval de Troie , La Conspiration ; et que je ne les avais pas lus. Je me souviens que j'en apprenais toujours un peu plus à chaque fois, et que j'espérais ne pas être trahie par du rouge au front – tant d'ignorance.
Je me souviens de sa volonté : faire mieux connaître " cet écrivain dont on n'entend plus parler ", que " les gens le lisent, le relisent et s'emparent de son ouvre ". Je me souviens qu'elle m'a convaincue.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Mars 2005, le premier tome des Articles littéraires et politiques de Paul Nizan paraît. Anne Mathieu en parle tellement bien que je l'ouvre avec avidité, je lis d'abord l'article consacré à Céline. Et puis d'autres, au fil des pages et du temps.
En octobre, il fait encore beau, c'est un dimanche, La Conspiration est dans mon sac, je l'ai cherché en vain dans les rayons d'une librairie nantaise, avant de le commander. Enfin je l'ai lu. La suite ? Antoine Bloyé , peut-être...

[Sarah Guilbaud, 34 ans, est journaliste au journal Presse-Océan , à Nantes. Elle est l'auteur de Mai 68 à Nantes , 2004, éditions Coiffard. ]