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« Que pas une de nos actions ne soit pure de la colère » (Aden Arabie, 1931)

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Claudine VUILLERMET
(ancienne adhérente du G.I.E.N.)

" Je me souviens... " : Je me souviens du jour où j'ai vu La Chinoise de Godard.
Je me souviens de mon étonnement devant cette fiction qui se mêlait à la réalité.
Je me souviens de la présence de Francis Jeanson et du nom Aden.
Je me souviens que ce nom a évoqué pour moi , l'ami de Sartre dont Simone de Beauvoir parlait dans Les Mémoires d'une jeune fille rangée .
Je me souviens que j'ai acheté Aden Arabie, peu de temps après avoir vu La Chinoise .
Je me souviens que ce livre était habité de toutes ces références. Il faisait écho s à mon vécu de jeune fille qui voulait absolument être moins rangée que sa mère et qui avait été élevée dans une famille anti-colonialiste.
Je me souviens que je confondais l'auteur, le narrateur. Je rêvais à Aden.
Je me souviens que Paul Nizan est longtemps resté, pour moi, l'auteur d'un seul livre.
Puis, dans un petit théâtre parisien, j'ai rencontré Henriette. Elle m'a accordé son amitié. J'ai commencé à me rendre régulièrement chez elle. Elle parlait de Paul-Yves.
J'ai décidé d'acheter les romans. Tous les romans.
Mais voilà, dans mes librairies préférées, les ouvres de Nizan étaient devenues introuvables.
Je me suis donc rendue à la bibliothèque et j'ai emprunté Antoine Bloyé, Le Cheval de Troie, La Conspiration. Tandis que Rirette me parlait de Bourg-en-Bresse et de Nantes, je lisais toutes ces histoires. Sans aucune distance.
A dix ou douze ans, j'avais lu Le grand Meaulnes , écrit par cet auteur d'un seul livre que mon grand-père avait connu. Aux alentours de trente ans, je dévorais les romans d'un auteur dont la femme était devenue une amie, une confidente. Ces écrivains morts tous les deux au front , ont été pour moi plus vivants que mes contemporains. Lire, dans cette proximité-là, exclue l'analyse. Je lisais Nizan, non avec ma tête, mais avec mes tripes. Et c'était encore plus vrai pour Le Cheval de Troie. En effet, je suis de cette génération de femmes qui a eu la chance de " profiter " des acquis du procès de Bobigny et de la loi Weil. J'étais née juste au bon moment pour jouir de certains plaisirs, sans courir le risque de mourir comme Catherine.

" Nizan... Aujourd'hui ! " : Des critiques osent qualifier Le Cheval de Troie de roman réaliste socialiste. Le rapport entre l'intime et le politique a dû leur échapper. Là se situe, pour moi, la modernité de Nizan.
Dans l'ouvre de Nizan, les ouvriers ne sont pas des héros. A l'endroit où des hommes voudraient acquérir le droit de participer à l'Histoire, il y a toujours des petites histoires qui se tissent. A mi-chemin entre la volonté et la honte, à la charnière entre la lucidité et l'impuissance, entre le désir et la mort, les personnages nizaniens ont provoqué en moi une reconnaissance, qui relevait aussi bien de l'identification que de l'éveil critique. J'étais à la fois dans l'histoire, et spectatrice de l'histoire. Le militant qui se voudrait acteur de l'Histoire, découvre souvent qu'il n'en a été qu'un spectateur plus ou moins lucide.
En écrivant cela, je ne peux m'empêcher de penser à un autre écrivain né un demi siècle plus tard, dans une famille bourgeoise, provinciale. Il s'agit de Bernard-Marie Koltès. Dans Une part de ma vie, Koltès dit : " je trouve le monde occidental d'une arrogance terrible par rapport au reste de la terre ". Koltès a été mon contemporain. J'ai lu Nizan en me reconnaissant dans le refus de cette arrogance-là. C'est de ce refus dont nous avons besoin.
Il faudrait peut-être relire Nizan à la lumière d'"un Koltès", pour dire sa modernité.

[Claudine Vuillermet née à Paris en 1949, enseignante, a soutenu une Maîtrise d'Etudes Théâtrales sur Heiner Müller (direction : Jean François Peyret). Détachée aux Ecrivains Associés du Théâtre puis à La Compagnie de La Mer, elle s'est consacrée à la pratique théâtrale avec les jeunes enfants et à l'écriture dramatique. J'avais vingt ans, en cours de publication, témoigne de l'influence, que la parole de Nizan exerça sur la génération 68]